[Cette fiction non fixée est tout personnellement dédicacée
à une Princesse aux Petits Pois et à un Os si beau à ma Plaie
Mais ce n'est qu'au point non final de ces pulsations de vie contées
que vous saurez le pourquoi de ce double hommage]
*
Non, je n’aimais pas être malade.
Mais j’appréciais grandement lorsque j’étais très malade. Très très malade. Abominablement malade. Parfaitement, sublimement malade.
J’adorais être la proie d’une fièvre de cheval, être tout rossé de grippe, avoir la gorge comme greffée à un fer à repasser, sentir mes oreilles pressurisées et prêtes à exploser des magmas infernaux en fusion, avoir les sinus saturés de Mort-Velle bien épaisse et superbement olivâtre, savoir que mes mouchoirs allaient se lourder d’extraordinaires humeurs bien grasses et subtilement polymorphes.
Je prisais surtout ces hallucinés mais délicieux et malheureusement si exceptionnels matins, succédant à de délirantes nuits, qui me permettaient de brailler, de beugler, de hurler comme un chien chinois que l’on écorche avec lenteur, l’infection et sa clique sauvage de maux adorablement douloureux qui fracassent les cervelles enfantines.
Ah oui ! Je chérissais tous les puissants signes annonciateurs d’un alitement de phase terminale, balbutiant, échevelé, suant, froissé, baveux, haletant, excrétant, purulent, gerbant, poisseux.
Mort-Veux par excellence, Mort-Veux de l’extrême !

J’avais droit alors à tout ce qui m’était refusé en temps de belle santé ; et ce droit, était largement exploité, copieusement outrepassé, durant les quelques jours que durait ma maladie chérie.
La chambre parentale devenait mienne, les repas étaient pris au lit, calé dans le nid du corps de la mère ; je repoussais, le cœur délibérément au bord des lèvres, la petite soupe, les pauvres carottes miteusement râpées, les immondes cubes de betterave, la dégoûtante viande qui saignait, le trop ordinaire yaourt nature.
J’exigeais des dizaines de berlingots de lait concentré sucré le matin, de la purée maison "avec beaucoup de beurre et plein de fromage t’sais mamaaaaaaan" le midi, de la banane écrasée - uniquement verte - avec du sucre roux pour le goûter et de l’omelette recette de le mère Poulard - impossible à reproduire à la perfection - le soir.
Je refusais de me brosser les dents, de changer de pyjama, de coiffer mes boucles d’ « ange », de répondre aux questions, de dire bonjour au docteur, de dire bonne nuit à ma sœur, de tendre le front aux baisers, de chasser le chien de ma couverture, de fermer les volets la nuit, d’ouvrir les fenêtres le matin et faisais exprès de louper la poubelle lorsque je jetais mes bombes-mouchoirs.
Mais il ne faut pas supposer un seul instant que mes caprices maladifs sans arguments n’étaient que la gueuse symptomatique de la recherche d’une attention accrue des miens.
Non.
Toutes ces lubies de mourant très approximatif n’étaient que pures distractions tyranniques, que simples amusements à tendance despotique et vicieuse.
J’avais en tête une quête bien plus noble, bien plus intime, bien plus égocentrique, bien plus puissante et porteuse de sens…
Au chevet de la mère était posé un vieux réveil mécanique, au gros remontoir crénelé et qui faisait un tic tac de tous les diables.
Et moi, je ne possédais pas de tic tac diabolique. D’ailleurs il s’agissait de l’unique tic tac qui pulsait dans la maison.
Car oui, c’était bien des pulsations cardiaques que j’entendais résonner depuis le mécanisme de ce barbon de réveil, de véritables martèlements de pouls que j’accordais dans mes moments de silence délirant à mes propres battements de cœur.
Pulsation deuxième
Un minimum de temps de concentration m’était alors nécessaire pour m’évader, depuis mes maux de corps, dans une symbiose extatique et enchantée, dans un accord parfait entre ma chair malade et un tempo qui prouvait l’existence de mes pensées parfaites, de mes raisonnements aboutis.
Une véritable expédition spéléologique s’organisait, se déroulait, s’accomplissait.
Et en avant pour une éternité d’un silence le plus assourdissant, d’un mutisme le plus parlant, d’un voyage intrinsèque le plus immobile, d’une euphonie la plus harmonieuse, d’une eurythmie la plus symphonique !
Je devenais tout entier un instrument à cœur et mes partitions génétiquement écrites jouaient le rythme d’une puissance sans limite, d’une vigueur pouvant se décupler à l’infini, seulement guidée par des pulsations cardiaques mécaniques et sans défaillance ou irrégularité.
Je créais une Matrice de régénération, dont les doux heurts de surface se propageaient en force et s’alliaient à ceux qui émanaient de mon moi accablé.
Pas un seul instant je n’ai cru vouloir retrouver l’utérus conceptuel ou bien une quelconque idée de ce cher Sigmund idiotement placardée dans les magasines pour mégères en bas nylon.
Bien sûr que non.
Ma Matrice était celle de l’Origine, de celle qui ne peut s’écrire qu’avec une majuscule de Source vitale, de cette Source intarissable, de cette Source qui entretient complaisamment le mystère d’un cycle immortel, de celle qui me persuadait d’un pouvoir de régénération perpétuelle, d’un salut infaillible de mes chairs malmenées.
J’étais un enfant et un des nombreux pouvoirs de l’enfance est aussi et surtout celui de transformer la lucidité en pâte des plus malléables.
j’étais Sein Georges terrassant le dragon à coups de réveil !

Puis j’ai vieilli.
Et la fierté du non empâtement cérébral faisant, je ne me suis plus autorisé à assujettir quelque cour familiale, de chair ou chère, qui aurait trimé dans mon royaume, à l’intérieur du périmètre des remparts encerclant ma couche tranquille ou mon palais de glaire.
Je n’ai plus possédé par la suite à je ne sais quoi et ne possède toujours pas de tic tac de mes limbes trônant sur une table de chevet, cette dernière n’ayant de toute façon jamais eu le droit d’exister près de mon sommeil.
Aucune pièce de ma maison ne recèle de ce trésor.
J’ai bien tenté à de multiples reprises pourtant d’imposer un muscle mécanique dans ma vie de vrai-faux adulte.
Mais la créature qui partage mes lumières comme mes obscurités ne supporte pas la sonorité d’une infidélité de pompe sanguine.
Quel individu d’ailleurs un minimum paisible dans sa tête arrive à tolérer cette invasion primale de l’Absolu, d’une Osmose pulsatile dans son univers de songes et de néant entremêlés ?
Une idée d’acquisition m’a alors choppé l’obsession durant des années et des années...
Pulsation troisième
Un magnifique métronome, au bois ancien, au vétéran métal, au vernis toujours jeune, trônait sur l’instrument, juste devant mes yeux, à la droite de ma partition ; mais une seule fois la vieille autoritaire, qui m’effrayait et me dégoûtait terriblement, il faut bien l’avouer, avait daigné me faire entendre la mesure de cet objet magique.
Cette laide peau toute fripée préférait battre le rythme en tapant du plat de sa main sur le pauvre piano efflanqué de maltraitance… La déjà putréfiée salope…
Mais il avait suffit de cette seule écoute pour que ce Tic Tac majestueux s’incruste pour toujours aux parois de mon crâne, me rappelant sans cesse le perfectible écho produit dans le mystère de ma Matrice.
J’ai ultérieurement et alors longtemps cherché « le » métronome, mon Métro-n’Homme.
Je ne sais combien de fois j’ai bavé fébrilement devant les vitrines qui honorent les notes de musique ; mais pour maintes et maintes et maintes raisons, il y avait toujours un hic à mon Tac, ou un toc à mon Tic.
Ma créature aimée m’a même un jour offert avec force délicatesse un métronome… Tout de plastique et de juvénile ferraille constitué…
Oh ! Bien sûr, j’ai remercié avec chaleur, j’ai apprécié la tendre attention… Terriblement dépité que j’étais…
Mais un jour de folle colère déclenchée par une dispute tout autant cinglée, j’en ai "honteusement" (c’est pas vrai) profité pour fracasser l’objet sur le sol et m’empresser de le fourrer dans la gueule béante de ma décharge casanière.
J’ai eu encore mes moments de recherches frénétiques, j’ai eu aussi mes temps d’oubli à ce qui m’obsédait.
Les rares fois où la grasse maladie m’a tenu dans ses serres après que le môme eu étiré son corps, j’ai toujours su trouver un quelconque moyen pour étouffer la chétive lamentation.
Les plusieurs fois où le stress hérissé d’échardes dentues s’est montré comme un tortionnaire de l’inquisition, j’ai su faire éclater mon cœur en épluchures monstrueuses et déglinguées.
La seule mais très puante fois où la noire Faneuse est venue m’aspirer la carcasse, j’ai su trouver le moyen de la séduire et de valser avec elle, jusqu’à ce que ses arpions se lassent de ma danse suante.
Le Métro-n’Homme ne pouvait donc nullement signifier un simpliste besoin vital.
un calme opulent, une volupté des plus riches,
une inutilité indispensable, une futilité suprême…
Une vanité magistrale !
Et le déclencheur est arrivé. Il est arrivé un jour où le Rose et l’Rrose étaient souverains, comme ça, sans prévenir, à l’improviste, sans toquer à ma porte, jetant sa couleur vive sur ma mémoire ardente, me perçant le souvenir sans retenue, faisant fi de tous mes bataillons de réserve.
Il me fallait ce métronome, le mien, le mien.
Le Mien. Tout de suite. Maintenant. Surtout maintenant. Pas autrefois. Pas au futur.
Il me fallait acquérir ce muscle automatique, frère de celui qui bat les flux de mon sang, parfois, souvent, comme un détraqué, comme un sans limites, comme un pauvre fou, comme un rongeur de sa cage… Ce Métro-n’Homme, ancien, de bois patiné, à remontoir, de plus de cent ans, mais doyen aguerri, mentor patenté, capitaine des mers sans lois, valeureux, inflexible, immortel, magique.
Alors je l’ai
Alors je l’ai réglé au rythme de 70 pulsations cardiaques par minute de vie
Alors je peux le mettre en balancement quand je le désire
Avec ou sans raison
Sans raison souvent
Alors je peux simplement le regarder, le caresser de ses poussières
Alors je sais qu’il est lÃ
Alors je suis le Mort-Veux sans extrémité
Alors je peux aller m'endormir sans avoir la peur de m’en-mourir…
Lorsque mon muscle purpurin s’emballe
Et quand bien même
Pourquoi pas
Alors je peux bien dormir, je peux bien mourir
Certains croient en un dieu, en une vie éternelle
Moi, je crois en ma Mort qui s’éternise
Il est lÃ
Et puis c’est Tout
Il est lÃ
Comme une pérennité mortelle, comme une exaltation de Mort-Velle…
Qui finira avec moi dans les flammes de mes derniers caprices d’enfant

Â
Je remercie mon Bel Os Déclencheur,
qui a su déterrer l’obsession pour en faire une impulsion indomptable.
Je remercie la Princesse aux Petits Pois, qui en grande prêtresse de l’enchère,
a su remporter mon Cœur centenaire pour moi.












