Vendredi 9 juin 2006



« Dorian Grrrrr, dis, emmène-moi demain. Je veux manger un carpaccio de bÅ“uf et puis… je veux les voir, eux, t'sais Â».


Ma créature avait pris pour habitude de me nommer ainsi. Je l'ai contredite une seule fois…


« Tu es Dorian Grrrrr pour moi, mon Dorian Grrrrr Â».


Ce fut on ne peut plus clair et j'avoue que ce prénom de nuit au père avorté, adoptable sans concessions, me flattait quelque part. Quant à l'entendre, elle, prononcer ces quelques sons, je ne vous dirai pas les effets vibratoires produits sur ma personne.


Après maintes et maintes pénombres de vies, elle avait donc décidé de sortir enfin de sa grotte et de visiter le monde si peu ancien, le monde de ses souvenirs en épluchures, de ses palpitations écorchées.


Avant de nous quitter, je lui promis de l'emmener la nuit prochaine, de l'entraîner dans la cité dés que le soleil se serait enfui et elle me demanda de ne surtout rien programmer, hormis le choix d'un restaurant ; elle tenait à déguster un excellent carpaccio et se montrerait extrêmement exigeante.


La journée d'attente chez moi, se déroula avec la lenteur d'un mollusque myopathe. Je n'arrivais pas à fermer l'œil plus de dix minutes d'affilée. Je passais mon temps dans une espèce d'état second, fiévreux, me traînant de mon lit à mon bureau, de mon bureau à ma fenêtre, de ma fenêtre à mon réfrigérateur, de mon réfrigérateur à mon canapé, de mon canapé à mon lit et ainsi de suite. Mon pauvre cerveau était en surchauffe et le voyant rouge de ma lucidité clignotait dangereusement. Mais les heures s'écoulèrent finalement, jusqu'à ce que ce bâtard d'astre jaune s'en aille voir ailleurs.



« Flight out of time Â», Hugo Ball


Je n'ai pas marché ensuite sur les larges trottoirs de l'avenue Jean Antonin Doryphore, non, j'ai couru, volé peut-être, puisque j'ai presque senti les ailes transpercer la peau de mon dos.


Il y avait une lueur vacillante dans la grotte à mon arrivée. Pour la première fois mon amie avait allumé la bougie à ma place. Et mon cœur a soudainement cogné contre mes côtes, à m'en couper la respiration, à m'en faire presque vomir du rêve. Car je la vis.


Je la vis. Elle se tenait face à moi, avec le port altier d'une reine et l'air nonchalant d'une gitane, usant avec délice de l'art du féminin pluriel.


Ses cheveux étaient de jais, ses lèvres étaient pâles et translucides, son cou de porcelaine blanche posé sur des épaules de nacre ; elle portait une robe de fin crêpe noir, ourlée de velours et de tulles entrelacés. Ses bijoux étaient ses yeux si étranges, de couleur bleue sombre aux reflets ambrés. Ses chevilles étaient aussi fines que mes poignets. Et la première question qui me vint à l'esprit fut « comment des chevilles si fragiles font-elles pour supporter le poids de ces grosses chaussures de gavroche ? Â». Devant mon air offusqué si bassement, la créature se mit à rire en me regardant tendrement et me dit « Qu'est-ce que tu crois ? J'ai envie d'avaler du bitume moi ! Â».


Puis elle ajouta en faisant un signe de la tête vers le coin le plus noir du porche « Je la laisse là ma peau, elle peut bien m'attendre et je sais que personne n'en voudra Â».


Je plissais mes yeux et distinguais sur le pavé un linceul informe aux tons de ma créature, ma créature telle que je l'avais vu pour la première fois. Un linceul de vie autiste. Une mue de chauve-souris.


Elle prit ma main. La cité nous attendait.


Plaiethore



Jeudi 20 avril 2006

 


 


« … Ils sont beaux tes yeux. J'y vois comme une couleur de l'enfance. Ch'ais pas… Sers moi à boire ami ! »


 


A partir de cette seconde nuit, je n'ai plus compté le nombre de fois, où mon cœur étrangement libre et léger, a guidé mes pas, mon corps sans sommeil et mon âme comme folle vers la créature.


Ce parcours nocturne, je pourrai le faire les yeux bandés. L'avenue Jean-Antonin Doryphore me paraissait comme jonchée de senteurs familières, de vibrations sensorielles, de sons de mémoire. Je ne faisais que suivre mon instinct.


Je réprimais seulement mon envie de hululer une force indescriptible. Les enfants, les braves et les idiots dormaient. Je ne devais pas les réveiller. Pas encore, pas maintenant, pas sans elle.


Le rituel s'était imposé de lui-même. Ma dame sanguine m'accompagnait docilement jusque dans l'ombre de la grotte et la prescription du bon Docteur Millésime était assimilée.


Un temps, je n'ai fait que l'écouter, longuement, inlassablement. Sans poser de questions directrices. Je voulais boire crûment ses mots, sans les estropier, sans les bafouer, sans viol de l'esprit. Déguster sa voix, comme je dégustais mon élixir divin.


La confiance réciproque installée, j'ai pris la parole. Mais ma vie n'a pas empiété sur les mots de mon amie. Non. Un échange. Un simple échange de points de vue. Pour l'instant, c'était celà qui importait. Combien ma pauvre vie d'étranger à la grotte pouvait-elle peser dans la balance de cet échange ? Je ne voulais même pas la quantifier.


 



"Femme aux longs cheveux", Man Ray


 


 


Et j'ai bu, et j'ai entendu.


« J'ai brûlé mes yeux pour avoir trop vu, j'ai crevé mes tympans pour avoir trop entendu, j'ai arraché ma peau pour avoir trop senti, j'ai coupé ma gorge pour avoir eu trop envie de hurler. J'ai bandé mon ventre pour avoir désiré l'enfantement.


J'ai vu des miasmes de sang humain, j'ai vu des femmes écartelées, j'ai vu des hommes émasculés. J'ai entendu le cri de la haine, j'ai entendu l'enfant pleurer de martyr, j'ai entendu la douleur du vieux et l'agonie du malade que l'on abandonne. On achève.  J'ai senti l'odeur du caviar qui pourrit, j'ai senti la morve de la honte sur mes mains, j'ai senti la jouissance de celui qui torture. J'ai hurlé à la femme tondue, j'ai hurlé aux ventres enflés et grandiloquents, j'ai hurlé à la putain aux seins trop lourds. J'ai vu. On décapite, on lapide, on mutile, on affame. J'ai entendu. On gigote, on glapie, on s'offusque. On se tait. J'ai senti. Le latex sans cortex. Le godemiché qui remplace l'attribut. L'étalon que l'on éperonne. Le crachat souverain. On achève. On se tait. J'ai hurlé à la débâcle. J'ai hurlé au leurre. J'ai hurlé au refus de l'acte. On se tait. J'ai pleuré sur l'homme qui prépare son affliction en grimant de fards les morts, j'ai pleuré aux âmes qui errent, j'ai pleuré aux existences muettes. On achève. On se tait. J'ai voulu donner les caresses à la radasse, j'ai voulu sucer les radins portant cravate, j'ai voulu rendre le lait à la poitrine avare. On se tait.


Je me suis ébouillantée, j'ai fondu, j'ai lavé mes yeux, je n'ai plus entendu. Je me suis tue. Je me suis emmurée vivante. Je ne suis plus. Je ne vous appartiens plus. J'ai quitté votre monde. Je ne suis plus humaine. Je vous hais. Je m'achève. Je me tais… Je ne parlerai qu'à toi. »


Elle a continué. Elle m'a dit encore et encore, l'inaudible, l'indicible, l'intransmissible. J'ai goûté la mort avec elle. Du bout des lèvres d'abord. Puis, j'ai mordu à pleines dents. L'âcreté du suif mortuaire est encore dans ma bouche.


Et les chattes en chaleur ont cessé de miauler. Il était l'heure.


« Eh l'ami, tu reviens demain ? Il est bon ton vin »


J'ai alors ri. Elle aussi. J'ai senti alors comme le souffle d'une démarche inconsciente.


 


Plaiethore

Mercredi 5 avril 2006



Le sommeil qui suivit mon arrivée chez moi fut de courte durée et non réparateur. Mes songes furent peuplés par les images et les sensations de cette rencontre extraordinaire. Mes pensées par la suite furent elles aussi accaparées par les interrogations. Toutes tâches commencées étaient aussitôt abandonnées. Je tournais en carré. Impossible de me concentrer ne serait-ce qu'une seule minute.


Je devais la revoir. Il fallait que je connaisse le pourquoi de ce mutisme, la cause de cette suspension de vie. Je devais lui parler, elle devait m'entendre. Elle devait me montrer, je devais pouvoir voir…


Le Docteur Millésime ! Mais bien évidement ! J'aurais dû y songer bien plus tôt. Le bon, le généreux docteur, aurait sûrement le don de foncer la couleur des yeux de la créature et de libérer sa parole.


Ma pauvre grand-mère criarde et sautillante n'est plus de ce monde, mais comme elle connaissait bien mon amour éthylique, les trésors de sa cave me furent légués. Je possède depuis une quantité phénoménale de grands crus.


Et la finalité de l'art étant d'être partagée, je décidais de rendre prochaine visite à mon amie en compagnie de notre Docteur Millésime.




« A strange situation Â», Clarence John Laughlin


Il était quatre heures trente du matin. Mon panier en osier chantait le blues des verres à pied emprisonnés et je ralentissais le pas lorsque j'entendais de suspects hoquets de la dame sanguine.

L'avenue Jean-Antonin Doryphore était toujours dans la brume épaisse du sommeil des enfants, des braves et des idiots.

Pour la seconde fois, je m'approchais de la grotte. Elle m'attendait déjà. Je le savais. Je n'avais aucune crainte à ce sujet. Une délicieuse évidence aux vapeurs enivrantes s'emparait déjà de mon raisonnement.


Arrivé sous équateur de mon amie, je posais mon panier sur le pavé du porche. Les cliquetis du verre endolori eurent un effet immédiat. Ses yeux cessèrent de clignoter et prirent une lueur bleutée plus intense.


J'installais une serviette de fine toile à même le sol, puis je libérais la dame sanguine de sa geôle tressée. Avec presque cérémonie, je posais les deux verres à ses côtés. Le vieux bougeoir et sa cire méchée de l'oncle Saturnin vinrent compléter humblement le tableau.


Je me redressais, la regardais, et d'un ton clair et neutre je l'invitais à se joindre à moi, pour une consultation amicale.


Non, je ne fus pas surpris de la voir déployer ses ailes pour ensuite se mouvoir gracieusement sur la pierre. Non, je ne fus pas surpris d'entendre enfin sa voix sifflante de gamine de ruelles pathétiques.


« T'sais, je veux bien venir boire avec toi Â», me dit-elle.



Plaiethore

Lundi 3 avril 2006

 


Celà fait de nombreuses nuits que je sillonne ma ville, toujours à la même heure. Il est quatre heures trente du matin.


Je marche depuis quarante minutes environ. Il me faut ce temps pour atteindre depuis chez moi le lieu. Elle m'attend. Je dois presser le pas.


C'est lors d'une déambulation nocturne, grisante et solitaire que j'ai trouvé le porche. Le porche et la créature qui y vit.


Je ne saurais pas dire pourquoi cette première nuit je me suis arrêté devant cette immense grotte qui borde l'avenue Jean-Antonin Doryphore. Ni vous dire pourquoi je me suis senti happé par cette obscurité. Ni pourquoi j'ai senti cette présence noire et froide qui m'a fait lever les yeux vers la voûte.


 



"Galerie Obsolete 021", Jason Felix

 


Je n'ai d'abord aperçu que deux étranges lueurs d'une couleur bleue délavée qui clignotaient doucement. J'ai ensuite vu les contours de mon amie. A peu près de ma taille, elle était arrimée à une aspérité, la tête en bas, les ailes le long de son corps gracile. Elle me fixait, sans me donner l'impression de me voir, ni de m'entendre.


C'était à présent sa beauté qui m'aspirait et me tenait cloué au sol, au dessous d'elle.


J'ai pu détailler, au fur et à mesure que mes yeux s'adaptaient à la faible clarté, les détails de sa morphologie, imaginer la douceur duveteuse de son corps et la fragilité de ses ailes.


La première nuit, je n'ai pas parlé. Je me suis contenté de la regarder.


Sans savoir, je comprenais. Je ne veux pas savoir, je veux comprendre.


Le silence de notre premier échange était seulement rompu par le miaulement des chattes brûlantes et par le bruit glougloutant du pet d'un chien errant.


Je restais ainsi, silencieux et contemplatif, durant une bonne demi-heure. La ville entreprenait son réveil. J'entrepris mon départ.


 


Plaiethore

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