« Dorian Grrrrr, dis, emmène-moi demain. Je veux manger un carpaccio de bœuf et puis… je veux les voir, eux, t'sais ».
Ma créature avait pris pour habitude de me nommer ainsi. Je l'ai contredite une seule fois…
« Tu es Dorian Grrrrr pour moi, mon Dorian Grrrrr ».
Ce fut on ne peut plus clair et j'avoue que ce prénom de nuit au père avorté, adoptable sans concessions, me flattait quelque part. Quant à l'entendre, elle, prononcer ces quelques sons, je ne vous dirai pas les effets vibratoires produits sur ma personne.
Après maintes et maintes pénombres de vies, elle avait donc décidé de sortir enfin de sa grotte et de visiter le monde si peu ancien, le monde de ses souvenirs en épluchures, de ses palpitations écorchées.
Avant de nous quitter, je lui promis de l'emmener la nuit prochaine, de l'entraîner dans la cité dés que le soleil se serait enfui et elle me demanda de ne surtout rien programmer, hormis le choix d'un restaurant ; elle tenait à déguster un excellent carpaccio et se montrerait extrêmement exigeante.
La journée d'attente chez moi, se déroula avec la lenteur d'un mollusque myopathe. Je n'arrivais pas à fermer l'œil plus de dix minutes d'affilée. Je passais mon temps dans une espèce d'état second, fiévreux, me traînant de mon lit à mon bureau, de mon bureau à ma fenêtre, de ma fenêtre à mon réfrigérateur, de mon réfrigérateur à mon canapé, de mon canapé à mon lit et ainsi de suite. Mon pauvre cerveau était en surchauffe et le voyant rouge de ma lucidité clignotait dangereusement. Mais les heures s'écoulèrent finalement, jusqu'à ce que ce bâtard d'astre jaune s'en aille voir ailleurs.

« Flight out of time », Hugo Ball
Je n'ai pas marché ensuite sur les larges trottoirs de l'avenue Jean Antonin Doryphore, non, j'ai couru, volé peut-être, puisque j'ai presque senti les ailes transpercer la peau de mon dos.
Il y avait une lueur vacillante dans la grotte à mon arrivée. Pour la première fois mon amie avait allumé la bougie à ma place. Et mon cœur a soudainement cogné contre mes côtes, à m'en couper la respiration, à m'en faire presque vomir du rêve. Car je la vis.
Je la vis. Elle se tenait face à moi, avec le port altier d'une reine et l'air nonchalant d'une gitane, usant avec délice de l'art du féminin pluriel.
Ses cheveux étaient de jais, ses lèvres étaient pâles et translucides, son cou de porcelaine blanche posé sur des épaules de nacre ; elle portait une robe de fin crêpe noir, ourlée de velours et de tulles entrelacés. Ses bijoux étaient ses yeux si étranges, de couleur bleue sombre aux reflets ambrés. Ses chevilles étaient aussi fines que mes poignets. Et la première question qui me vint à l'esprit fut « comment des chevilles si fragiles font-elles pour supporter le poids de ces grosses chaussures de gavroche ? ». Devant mon air offusqué si bassement, la créature se mit à rire en me regardant tendrement et me dit « Qu'est-ce que tu crois ? J'ai envie d'avaler du bitume moi ! ».
Puis elle ajouta en faisant un signe de la tête vers le coin le plus noir du porche « Je la laisse là ma peau, elle peut bien m'attendre et je sais que personne n'en voudra ».
Je plissais mes yeux et distinguais sur le pavé un linceul informe aux tons de ma créature, ma créature telle que je l'avais vu pour la première fois. Un linceul de vie autiste. Une mue de chauve-souris.
Elle prit ma main. La cité nous attendait.
Plaiethore




