Vingt et une heures. J'approchais de la chapelle Sainte Zoé de Roquebrousse. J'entrais en ce lieu déserté et bien connu de nous deux et me dirigeais vers le confessionnal. Je savais pertinemment qu'il ne serait pas encore là . Il a toujours été en retard et tiendra son rôle de fausse star jusqu'à la fin.

Je m'installais et me laissais aller au temps passé, celui où nous étions comme larrons en foire et frères d'armes, moi le glaive, lui le bâton.
Il me semble entendre nos rires et la mousse aux doux reflets ambrés crépiter sur nos lèvres de jeunes gentilshommes bien dans leur peau et leur panse. Je vois aussi les filles qui nous tournaient autour, qui se battaient parfois, pour nous ; enfin, surtout pour moi.
J'ai mal. Les yeux me brûlent.
En fait, je crois que tout est parti de là . Une simple histoire de filles qui m'adulaient en l'ignorant effrontément, une piètre histoire de jalousie, qui n'a fait que grandir au fil du temps, le poussant à tout faire pour tenter vainement de me ressembler : régime hautement calorique, sport de parc, hammam disco, houblon au tonneau, cinéma pornographique…
Jusqu'à devenir sa haine colossale étalée sans pudeur aux yeux de tous, sa soif de mon sang, sa hargne, son envie de meurtre, sa folie utopique oecuméniste ayant donné naissance à son obsession à vouloir m'émasculer pour fabriquer de l'andouille humaine et de s'en délecter.

Mon vieil ami était devenu fou en devenant mon ennemi proclamé.
A plusieurs reprises, j'avais tenté de le raisonner, je lui avais proposé d'enterrer la hache de guerre, lui promettant de l'aider à surmonter ses peurs et ses doutes. Il avait tout refusé en bloc. Aucune discussion possible. Il ne me laissait pas le choix aujourd'hui. Un de nous deux devait mourir. Lui ou moi. Ce serait lui. Ce soir.
Vingt et une heures 37 minutes. J'ai entendu ses pas légèrement traînants et le crissement de semelles neuves sur le pavé de la chapelle. J'ai entendu son souffle puissant de cheval de traie et le VRAOUMK lorsqu'il prit place à son tour dans le confessionnal en face de moi. Il est vrai qu'un court instant j'ai arrêté de respirer ; mais je me suis ressaisi bien vite en apercevant le masque de plongée à scratch renforcé ventousé sur sa grosse face. Il avait donc pris ma menace de bridage d'yeux très au sérieux… et il avait bien raison.
Il prit la parole en ne m'épargnant aucunement les relents d'andouilles du déjeuner : « alors, je suis venu. Dis-moi à présent en quel endroit et en quel temps se tiendra notre ultime duel, puisque tu as décidé finalement de mourir de mes mains ».

Vingt et une heures 39 minutes. J'ai mis mon masque à oxygène et ai sorti rapidement ma bombe de gaz anesthésiant. J'ai pulvérisé entièrement le contenu de la bombe au travers des petits jours et la chute de son corps a ébranlé le frêle édifice de bois du confessionnal.
Je n'avais plus peur. A moi maintenant la haine, la colère et la folie meurtrière. J'allais lui faire payer toutes les nuits sans dormir, les trahisons, les mensonges, les humiliations, les pactes établis avec mes anciens alliés.
Pour plus de sûreté, je l'assommais, puis le ficelais comme un gros rôti, pour enfin traîner son corps de géant jusqu'au coffre de mon 4X4.
Mon « atelier » était à seulement 6 km de la chapelle. Sur le chemin, je repensais à tous mes outils, soigneusement préparés et attendant sagement le futur supplicié.
Jeté du coffre de la voiture, je fis rouler son corps à l'intérieur de mon antre et commençais mon travail.

Il était 22 heures 06 minutes…
Contrairement à lui, je ne suis pas fou et suis donc bien conscient que certaines âmes sensibles pourraient lire ces lignes. Je ne ferai donc pas énumération ici de toutes les tortures que je lui ai infligées. Je vous dirai seulement que j'ai commencé mon ouvrage par le sciage des membres supérieurs et inférieurs et que j'ai terminé par le bridage d'yeux comme promis. Je rajouterai simplement aussi que pour éviter de l'entendre m'injurier encore et encore j'ai du couper assez tôt sa langue de démon. Il ne produisait plus que des sons gargouillants. Mais je puis vous assurer d'une chose : il a souffert, beaucoup souffert. Comme un héros se doit de souffrir en mourrant.
Il est 23 heures et 12 minutes et je viens de remplir mon garde-manger.

En fait, je n'ai fait que lui rendre hommage à la hauteur de son grand talent.
S'en est enfin fini. J'espère une seule chose, que son âme errante ne vienne pas me tirer les pieds durant mon sommeil.