j'avance, je tatônne, je trébuche, mais je reste l'éternel féminin." Marie-Claude Pietragalla
Samedi 16 janvier 2010
Mercredi 6 mai 2009






Pseudo-sonnet que les amateurs de plaisanterie facile
proclameront le plus beau du recueil
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Nemo (Nihil, cap. 00).
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(*) Si j’ose m’exprimer ainsi !
(Note de l’Auteur.)
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Georges Fourest, in « La Négresse Blonde »

Du même auteur :
Contes pour les Satyres, 1923
Le Géranium Ovipare, 1938
Lundi 16 mars 2009

Dimanche 8 février 2009


Jeudi 10 janvier 2008



"L'indifférent", Gilbert Garcin
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Dimanche 13 janvier 2008
Ce n'était pas le demain le bon jour, ni l'après-demain, mais bien aujourd'hui.
Hier et avant-hier le ciel était plombé, sous chape de nuages statiques, l'air était humide et constamment arrosé d'une pluie fine, froide et mesquine. Le temps semblait vicieux, vicié par les tourments infligés par lui-même. Rien ne correspondait à l'ambiance dont j'avais besoin pour évoquer mes impressions, mes sensations.
Aujourd'hui, le mistral souffle sans trop de violence, les quelques moutonneux nuages se baladent et semblent plaisanter avec les oiseaux de mer ; plus de couvercle sur la marmite existence, c'est une belle journée pour s'adonner au jeu des pensées qui volent.
Car voyez-vous, s'il y a bien une liberté que nous offre Gilbert Garcin, c'est bien cette dernière, l'envol de la pensée.
 
"Le vol d'Icare" (d'après Léonard de Vinci), Gilbert Garcin
Ce Grand, dans tous les sens du terme - en taille, en âge, en charisme, en talent - est un ballon non dirigeable, un Zeppelin de l'incontrôlable, duquel suspendent toujours quelques cordages qui permettent de s'y s'agripper pour un voyage non prémédité ou bien qui se montrent dans le seul but de cligner très aimablement de l'œil à ceux qui auront choisi de ne pas suivre l'idée, le point de départ de celui qui crée.
 
"Changer le monde", GG
Hormis la puissance non écrasante, les hommages délivrés à ses pères ou frères, le surréalisme sans ambiguïté, l'absurde appréhendé en jeu de vie, qui se dégagent des œuvres de Garcin, il s'agit bien d'indépendance et d'autonomie que nous offre ce Monsieur. Suivent ensuite l'échange, la communication entre les personnes, qui souvent la bouche grande ouverte et après un certain laps de temps de contemplation et de navigation dans l'imaginaire ou le mythe, se lâchent à donner leur impression personnelle, avec un regard qui devient miroitant, enfantin et poétique. Le regardeur ne montre aucune résistance, il s'évapore avec consentement.
Voilà  ! Nous devenons poésie, émanation, perception, intuition, volatile, sous et au-delà des cimaises d'un sage qui ne l'a sûrement jamais été et qui ne souhaite aussi clairement ne jamais le devenir !

"Le chien d'Elliot" (d'après Elliot Erwitt), GG
Gilbert Garcin a dit : « En préambule, je n'ai pas grand-chose à dire, dans la mesure où mes photos sont un peu des auberges espagnoles. Ce n'est pas à moi d'en dire le sens. Le sens, c'est ce que l'on y voit. Il n'y a aucun message, aucune idée…
Il m'arrive de recevoir des interprétations tout à fait différentes les unes des autres. Je les accepte toutes, et je ne me dis pas : « celui-là , il n'a rien compris ». S'il comprend cela, c'est que cela y est. Je fais donc confiance aux regardeurs, même lorsqu'il s'agit de professionnels, d'iconographes par exemple, qui interprètent mes images d'une manière diamétralement opposée à ce que moi j'avais imaginé ».

"Nocturne", GG
Oui, Gilbert Garcin est grand et impressionnant au premier abord, en sobre costume ou éternel pardessus sombre, mais dés que l'on s'approche de lui, il incline avec douceur sa tête, transperce du regard le votre, se souvient de vous, écoute avec ce toujours petit sourire en coin empli de tendresse, vous serre la main avec force et conviction, puis parle.
Et lorsqu'il parle, l'on se tait un instant, étonné d'entendre cette voix à l'accent du Sud, si proche du chiffre 7 que du 77. La durée d'une vie n'a alors plus de poids, plus lieu de se présenter harnachée de croûtes ancestrales. L'on écoute à notre tour et l'on se laisse bercer, jusqu'au moment où l'on sent le grand bonhomme partir sur ses nuages ; il s'échappe et nous nous échappons sur ses ou sur nos hauteurs.
 
"Il faut imaginer Sisyphe heureux, GG
Regarder l'amusement de Garcin, c'est contempler les portes qui s'ouvrent sur le loin, sur le haut, sans jamais se refermer. D'ailleurs aucune poignée à ces portes, aucun verrou de sécurité. L'on peut s'asseoir dans son jardin, sur les branches de ses arbres, sur sa plage, l'on peut s'irradier d'évidences mises en scène, comme l'on peut courir vers les sommets ou culbuter en riant dans les précipices. Tout devient possible, il suffit de se laisser aller et des chemins ont été semés à profusion, comme autant de graines de malice.
 
"L'amour de soi", GG
Je ne veux pas clore cet article en ne parlant pas de Madame Garcin, souvent présente sur les photographies de son époux et jamais éloignée de sa belle stature charnelle.
Elle est une figure à part entière, grande elle aussi, mince, élégante, portant chignon détonant et le subtil parfum des muses. Cette femme est d'une beauté extraordinaire, sur laquelle le vil temps semble également ne pas s'être arrêté. La voix mélodie les mots, les yeux pétillent la jeunesse, les traits du visage sont lissés par les sourires qu'elle n'a jamais du abandonner trop longtemps… nous glissons… nous sourions… nous rions…

"L'enfer, c'est les autres", GG
Sa poigne à elle est de fer, elle est faite pour broyer les os de ceux qui se prétendent tout savoir et tout comprendre, sans jamais vouloir aller plus loin que le bout de leur nez ou de leurs pieds accrochés à un ballon rond et ignare ; mais à l'instar de son espiègle « Gilbert », elle nous présente elle aussi sa conception de la vie : « un jeu, la vie n'est qu'un jeu ; il faut savoir s'amuser, toujours ; nous ne faisons que cela avec Gilbert, jouer. Il est trop tard autrement. »
 
"La vie devant soi", GG
Des mains, j'en ai serré dans ma vie, mais aujourd'hui je me dis qu'en tâter de cette façon si libre est une sacrée chance,
qui ne se présente malheureusement pas à chaque détour et sur chaque route.
                        Plaiethore, qui remercie Monsieur et Madame Garcin du fond du cœur.

"Réservation", Gilbert Garcin
Lundi 17 décembre 2007
Echo sans queue ni tête, en fin de page, pour tous ceux qui ont apprécié ce monstre de talent et de sensibilité à vif de peau(ésie)...
Elle est une de mes Grandes Dames en Noir et inutile de vous laissez deviner le pourquoi de ce que certains considèrent comme extrême brutalité, mon allégresse d'enfance à écrabouiller les laborieuses fourmis.
Poésie et cruauté de l'enfance, lyrisme et angoisse de l'humain, inspiration et mortification de l'existence, puissance et déchéance du quotidien… Zouc m'a légué tout cela.
Je ne compte plus le nombre de fois, où dans les cours de récré ou sur le parvis de mon lycée, j'ai joué et rejoué ce sketch, court certes mais si intense. Pour faire durer le plaisir, je me donnais même autorisation à allonger le texte, les gestes, les mimiques et curieux puis adeptes m'on rejoint.
Je vous laisse imaginer la scène, devant les yeux ébahis des « maîtres » des lieux.
On cliquette sur l'image...
20 ans que cette tournicoteuse de mèches en baguettes de tambour et à l'accent jurassien à couper au yatagan, ne se produit plus sur scène, grignotée depuis l'intérieur par une saloperie dorée contractée dans un lieu qui devait normalement la soigner.
ZOUC est toujours là pour moi. Toujours. Toutes ses autres performances scéniques, uniques, n'appartenant qu'à sa personnalité bien singulière également.
Les fourmis aussi…
P.S. Rendez-vous chez l'ami Jean ; de l'éloquence espiègle, mais sans fausse candeur, sortie d'une beauté construite paroles après paroles, pensées après pensées vous y attendent. Zou !
Lundi 19 novembre 2007
Samedi soir dernier, que du bonheur : voir enfin UBU ROI joué sur la scène du théâtre national de la cité phocéenne !
A croire que j'attendais instinctivement LES acteurs et LE metteur en scène qui seraient à la hauteur des idées ubuesques d'Alfred Jarry, pour enfin me décider à poser mon séant sur un fauteuil à ressorts et à soubresauts de grands et gras rires.
Je ne citerai pas tous ces formidables acteurs, mais ils font partie de la Compagnie Ezéquiel Garcia-Romeu (Théatre National de Nice), ce dernier étant le fabuleux metteur en scène, qui j'en suis persuadé, aurait pu faire rougir de contentement l' « hénaurme » Alfred, s'il avait pu assister comme moi à cette parodie du théâtre classique, chargée contre le pouvoir en l'incarnation du plus grand des imbéciles : le Père Ubu.

Tous les travers de la volonté de domination des « grands » et des petits se sont retrouvés en condensé grotesque sur les planches, dont la sottise et la grossièreté deviennent les meilleures alliées de la lâcheté, de la convoitise, de la veulerie sans pareille, du caprice, de l'autoritarisme, de l'arbitraire et de la cruauté aveugle.
Nous avons ris, (nous spectateurs, nous sujets, nous conspirateurs, tour à tour, girouettes consentantes) parce que nous nous sommes approchés au plus près du terrifiant et du vrai, de ce qui a été et de ce qui est encore.
Nous avons ris aux éclats quand le magnifique Père Ubu s'est défroqué, nous montrant allègrement son petit mais avide cul pour tranquillement déféquer dans une boîte de conserve, dos tourné à la salle, à son peuple, à en pleurer à contempler la Mère Ubu massacrer des carottes symbolisant tous les personnages opposants à leur insatiable quête, à en secouer nos tripes à voir des marionnettes molles s'entretuant pour mener une guerre qui n'avait de sens que pour roi et reine.

Oui, ce fut mortel et mortellement drôle de constater tout simplement notre statut de lapins tout doux et prêts à se faire arracher la peau comme une simple chaussette que l'on ôte à l'envers et contre tous.
Une fois la pièce jouée,
les acteurs ont été rappelés, encore, encore et encore et voyez-vous, c'est dans
des moments comme ceux-ci, quand le rire prend le dessus de la monstruosité,
que moi je me surprends parfois à penser à … quelque chose, quelque chose qui
ressemblerait à de l'espoir, mais qui n'en serait
pas.
.
(P.S.) Je ne peux résister à poser ici une petite scène… mais évidement, Ubu Roi, comme La Cantatrice Chauve de Ionesco, DOIT se voir jouer.
Les dessins inclus dans article et scène sont tirés de ce lieu et d'ailleurs la pièce entière y est retranscrite. Ne pas se priver des bonnes choses.
A vous de jouer maintenant… Remplacer le fade merde par le despotique MERDRE.
ALFRED JARRY
Ubu Roi, 1888
Ubu Roi est la première pièce d'une trilogie racontant, sur le mode burlesque, les aventures d'un ancien capitaine des dragons, qui, après avoir assassiné le Roi Venceslas, accède au trône d'une Pologne imaginaire. La première représentation de la pièce le 10 décembre 1896 fit scandale, le public se révoltant contre cet excès d'ineptie et de grossièreté.
SCÈNE IV
PÈRE UBU, MÈRE UBU, CAPITAINE BORDURE
PÈRE UBU
Eh bien, capitaine, avez-vous bien dîné ?
CAPITAINE BORDURE
Fort bien, monsieur, sauf la merdre.
PÈRE UBU
Eh ! la merdre n'était pas mauvaise.

MÈRE UBU
Chacun son goût.
PÈRE UBU
Capitaine Bordure, je suis décidé à vous faire duc de Lithuanie.
CAPITAINE BORDURE
Comment, je vous croyais fort gueux, Père Ubu.
PÈRE UBU
Dans quelques jours, si vous voulez, je règne en Pologne.
CAPITAINE BORDURE
Vous allez tuer Venceslas ?
PÈRE UBU
Il n'est pas bête, ce bougre, il a deviné.

CAPITAINE BORDURE
S'il s'agit de tuer Venceslas, j'en suis. Je suis son mortel ennemi et je réponds de mes hommes.
PÈRE UBU, se jetant sur lui pour l'embrasser.
Oh ! Oh ! je vous aime beaucoup, Bordure.
CAPITAINE BORDURE
Eh ! vous empestez, Père Ubu. Vous ne vous lavez donc jamais ?
PÈRE UBU
Rarement.
MÈRE UBU
Jamais !
PÈRE UBU
Je vais te marcher sur les pieds.

MÈRE UBU
Grosse merdre !
PÈRE UBU
Allez, Bordure, j'en ai fini avec vous. Mais par ma chandelle verte, je jure sur la Mère Ubu de vous faire duc de Lithuanie.
MÈRE UBU
Mais...
PÈRE UBU
Tais-toi, ma douce enfant...
(P.S. Le talentueux dessinateur, dont quelques petites planches agrémentent l'article sont de Hanno Baumfelder)
Samedi 25 août 2007

Dimanche 1er juillet 2007

















Mercredi 7 février 2007

Dimanche 12 novembre 2006
« S'il y a autour du cadavre d'Héliogabale, mort sans tombeau, et égorgé par sa police dans les latrines de son palais, une intense circulation de sang et d'excréments, il y a autour de son berceau une intense circulation de sperme. Héliogabale est né à une époque où tout le monde couchait avec tout le monde ; et on ne saura jamais où ni par qui sa mère a été réellement fécondée. Pour un prince syrien comme lui, la filiation se fait par les mères ; - et, en fait de mères, il y a autour de ce fils de cocher, nouveau-né, une pléiade de Julies ; - et qu'elles exercent ou non sur le trône, toutes ces Julies sont de hautes grues.
Leur père à tous, la source féminine de ce fleuve de stupres et d'infamies, devait avant d'être prêtre, avoir été cocher de fiacre, car on ne comprenait pas, sans cela, l'acharnement que mit Héliogabale une fois sur le trône, à se faire enculer par des cochers ».
Voici les toutes premières lignes de ma dernière acquisition concernant l'œuvre d'Antonin Artaud (dont j'ai déjà eu l'honneur de parler) : « Héliogabale ou l'anarchiste couronné ».
Jean-Marie Gustave Le Clézio a écrit : « Qui n'a pas lu Héliogabale n'a pas touché le fond même de notre littérature sauvage».
Je veux, j'exige de toucher le fond.
La promesse d'une barbarie de toute beauté s'est offerte à moi… je ne passerai pas à côté du serment.
« Le Totem », dessin d'Antonin Artaud
Je ne me cantonnerai pas à chercher le beau là où l'on a l'habitude de le trouver.
Artaud écrivait : « Ce que vous avez pris pour mes œuvres n'était que les déchets de moi-même, ces raclures de l'âme que l'homme normal n'accueille pas »…
Je tiens au qualificatif « sauvage » qui suit littérature, car justement la norme dogmatique a dépossédé l'humain de sa liberté la plus essentielle, celle de pouvoir lire en lui-même ses origines de sang, de violence, d'outrages, de démence (au sens de vision hors norme) et de peurs primales.
La normalité sait se satisfaire complaisamment de la surface des choses, alors que la sauvagerie creuse à même les entrailles ouvertes de l'être, celui que nous sommes profondément.
Et je suis heureux quelque part de me dire que les imbéciles (« ceux qui regardent le doigt », dixit l'ami Jean) ne sauront lire Artaud.
Samedi 16 septembre 2006
L'on peut cracher sur le poète maudit, crier à la démence, jeter des pierres sur l'homme de théâtre, injurier le toxicomane, rouer de coups l'artiste manipulateur de la plastique, arracher les yeux du génie, abattre le surréalisme originel.
Oui, l'on peut.
L'on peut même s'asseoir sur l'œuvre d'Antonin Artaud.
Je m'en moque éperdument.
Il est pour moi une écriture isolée, une poésie insolite, un art des plus bizarres. Grâce à lui, je flirte avec la folie, je danse la discordance de l'absurde, j'enlace l'indiscipline, j'embrasse les mots avec ses maux. Je ne pèse plus les consignes, je pèse mes nerfs à vifs.
Coup d'humeur / coup de gueule choisi de l'auteur...

Antonin Artaud, photographié par Man Ray.
"Le Pèse-Nerfs" fut publié en 1925, dans la collection "Pour vos beaux yeux" (dirigée par Louis Aragon).
Toute l'écriture est de la cochonnerie
Les gens qui sortent du vague pour essayer de préciser quoi que ce soit de ce qui se passe dans leur pensée, sont des cochons.
Toute la gent littéraire est cochonne, et spécialement celle de ce temps-ci.
Tous ceux qui ont des points de repère dans l'esprit, je veux dire d'un certain côté de la tête, sur des emplacements bien localisés de leur cerveau, tous ceux qui sont maîtres de leur langue, tous ceux pour qui les mots ont un sens, tous ceux pour qui il existe des altitudes dans l'âme, et des courants dans la pensée, ceux qui sont esprit de l'époque, et qui ont nommé ces courants de pensée, je pense à leurs besognes précises, et à ce grincement d'automate que rend à tous vents leur esprit,- sont des cochons.
Ceux pour qui certains mots ont un sens, et certaines manières d'être, ceux qui font si bien des façons, ceux pour qui les sentiments ont des classes et qui discutent sur un degré quelconque de leurs hilarantes classifications, ceux qui croient encore à des "termes", ceux qui remuent des idéologies ayant pris rang dans l'époque, ceux dont les femmes parlent si bien et ces femmes aussi qui parlent si bien et qui parlent des courants de l'époque, ceux qui croient encore à une orientation de l'esprit, ceux qui suivent des voies, qui agitent des noms, qui font crier les pages des livres,- ceux-là sont les pires cochons.
Vous êtes bien gratuit, jeune homme !
Non, je pense à des critiques barbus.
Et je vous l'ai dit : pas d'oeuvres, pas de langue, pas de parole, pas d'esprit, rien.
Rien, sinon un beau Pèse-Nerfs.
Une sorte de station incompréhensible et toute droite au milieu de tout dans l'esprit.
Et n'espérez pas que je vous nomme ce tout, en combien de parties il se divise, que je vous dise son poids, que je marche, que je me mette à discuter sur ce tout, et que, discutant, je me perde et que je me mette ainsi sans le savoir à PENSER, - et qu'il s'éclaire, qu'il vive, qu'il se pare d'une multitude de mots, tous bien frottés de sens, tous divers, et capables de bien mettre au jour toutes les attitudes, toutes le nuances d'une très sensible et pénétrante pensée.
Ah ces états qu'on ne nomme jamais, ces situations éminentes d'âme, ah ces intervalles d'esprit, ah ces minuscules ratées qui sont le pain quotidien de mes heures, ah ce peuple fourmillant de données, - ce sont toujours les même mots qui me servent et vraiment je n'ai pas l'air de beaucoup bouger dans ma pensée, mais j'y bouge plus que vous en réalité, barbes d'ânes, cochons pertinents, maîtres du faux verbe, trousseurs de portraits, feuilletonistes, rez-de-chaussée, herbagistes, entomologistes, plaie de ma langue.
Je vous l'ai dit, que je n'ai plus ma langue, ce n'est pas une raison pour que vous persistiez, pour que vous vous obstiniez dans la langue. Allons, je serai compris dans dix ans par les gens qui feront aujourd'hui ce que vous faites.
Alors on connaîtra mes geysers, on verra mes glaces, on aura appris à dénaturer mes poisons, on décèlera mes jeux d'âmes. Alors tous mes cheveux seront coulés dans la chaux, toutes mes veines mentales, alors on percevra mon bestiaire, et ma mystique sera devenue un chapeau. Alors on verra fumer les jointures des pierres, et d'arborescents bouquets d'yeux mentaux se cristalliseront en glossaires, alors on verra choir des aérolithes de pierre, alors on verra des cordes, alors on comprendra la géométrie sans espaces, et on apprendra ce que c'est que la configuration de l'esprit, et on comprendra comment j'ai perdu l'esprit.
Alors on comprendra pourquoi mon esprit n'est pas là , alors on verra toutes les langues tarir, tous les esprits se dessécher, toutes les langues se racornir, les figures humaines s'aplatiront, se dégonfleront, comme aspirées par des ventouses desséchantes, et cette lubrifiante membrane continuera à flotter dans l'air, cette membrane à deux épaisseurs, à multiples degrés, à un infini de lézardes, cette mélancolique et vitreuse membrane, mais si sensible, si pertinente elle aussi, si capable de se multiplier, de se dédoubler, de se retourner avec son miroitement de lézardes, de sens, de stupéfiants, d'irrigations pénétrantes et vireuses, alors tout ceci sera trouvé bien, et je n'aurai plus besoin de parler.
Antonin Artaud
Mercredi 26 avril 2006
Cela faisait quelques temps que je voulais poster le délire qui va suivre. La longueur du texte m'a fait hésité pas mal de fois. Mais je n'ai pu me résoudre à ne donner que des coupons de ce chef-d'œuvre d'humour. Et puis, l'on dit bien : « plus c'est long, plus c'est bon ». Alors tant pis pour les pressés, que je ne salue pas au passage. Je salue les autres.
***
UNE NATIVITÉ bruitiste
Hugo Ball
Hugo BALL a joué cette « Nativité » – ou « Jeu de la Crèche » : « Krippenspiel » – avec Hans ARP, Emmy BALL-HENNINGS, Richard HUELSENBECK (« Schalk », dans les notes pour la régie), Marcel JANCO et Tristan TZARA, en juin 1916 au Cabaret Voltaire à Zurich.
Au milieu de l'été, de manière typiquement dadaïste.
Et au milieu d'une guerre mondiale, de «l'agonie et du délire de mort de l'époque», comme BALL l'écrira plus tard.
***
Note : en caractères blancs, le texte dada ; en caractères gris en italique, les indications scéniques et, en gras, le texte plus ou moins évangélique à partir duquel fut composée cette pièce.
***
Or il y avait aux environs des bergers qui passaient la nuit aux champs, veillant à la garde de leur troupeau.
(Vent et nuit. Voix de la nuit.
Signaux des bergers.)
(Tzara : petit luth.
Coups de fouet.)
I. DOUCE NUIT.
Le vent : f f f f f f f f f fff f ffff t t
Voix de la sainte nuit : hmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmm.
Les bergers : Hollà hé, hollà hé, hollà hé.
Cornes de brume. Ocarina – crescendo.
(Gravissent une hauteur) Claquements de fouets,
bruits de sabots.
Le vent : f f f f f f f f f f fffffffffffffffffffffffffffffff t.
II.
Mais Marie et Joseph étaient agenouillés dans l'étable, à Bethléem, et ils priaient le Seigneur.
(Pendant que Ball et Janco prient,
répéter ce texte.)
(Schalk : meuh, clefs.
Arp : béé, bruit de paille.)
II. L' ÉTABLE.
L'âne : -hi-han, hi-han, hi-han, hi-han, hi-han, hi-han, hi-han, hi-han, hi-han, hi-han, hi-han, hi-han, hi-han,
Le bouvillon : -meuh meuh meuh meuh meuhm meuh meuh meuh meuh meuh meuh meuh
(Piétinements, bruits de paille froissée, cliquetis de chaînes, chocs, mastication.)
Le mouton : béé, béé, béé, béé, béé, béé, béé, béé,
Joseph et Marie (prient) : -ramba ramba ramba ramba ramba – m-bara, m-bara, m-bara, – bara- ramba bamba, bamba, rambababababa
III.

Or, dans le ciel, l'étoile la plus claire brillait au-dessus de l'étable de Bethléem. Et voici que l'ange du Seigneur se mit en route et qu'il apparut aux bergers. Et le rayonnement de la gloire du Seigneur les environna. Et ils furent saisis d'une grande crainte.
(Etoile, vacarme de l'ange,
très fort, puis cymbale.
Appareil d'éclairage et chute.) (Janco.)
Pause.
III. L'APPARITION DE L'ANGE ET DE L'ÉTOILE.
L'étoile : -Tske, tske, tske, tstskke, tstststske, tstststskkkkkkkke, tske, psch, tske ptsch, tske ptsch, tske ptsch.
L'ange : -(Bruit d'hélice croissant doucement, avec des trémolos et une énergie diabolique, jusqu'à atteindre une puissance considérable)
Arrivée : (Sifflement, éclatement, faisceau de lumière sonore)
Appareil d'éclairage : -répand des flots de lumière blanche, blanche, blanche, blanche, blanche.
Chute des participants : -tous tombent d'abord sur les coudes, puis sur les poings. De telle sorte que l'on entend deux bruits différents, mais liés.
Brusque silence :
IV.
Mais l'ange leur dit : « Ne craignez point, car je vous annonce une nouvelle qui sera pour tout le peuple une grande joie. Il vous est né aujourd'hui un Sauveur, qui est le Christ Seigneur. »
(Do da do de l'archange,
puis joie tutti.
Intensité croissante. Crescendo.
Puis : do da do doooooo de l'ange.)
IV. L' ANNONCE.
Bruit de la litanie : -do da do da do da do da doroum daroum doroum do da do, doroum daroum, doroum, daroum, do da do, do, dooo.
Tutti : -Meuglements, hi-hans, chaînes, chalumeaux, prière, étoile, mouton, vent,
Rire stylisé : H a ha. haha. haha. haha. haha. haha haha. haha.
Danse sur une mélodie sifflée, qui s'enfle jusqu'au bruit le plus assourdissant.
L'ange : Doroum daroum doroum daroum, doroum daroum,
dododododododododoo doooooooooo
(la fin du « doooooooo » sur un ton très douloureux et plein de regret)
V.
Et les Mages d'Orient se mirent en route avec leur caravane, des chameaux, des chevaux et des éléphants richement chargés de trésors, et l'étoile allait devant eux.
(Étoile, hennissements et renâclements
des chevaux, pas des éléphants,
discours des rois, trompettes.
(Tzara ; Arp), clochettes. L'étoile.
Le tout successivement crescendo et decrescendo.)
V. LES TROIS ROIS MAGES.
L'étoile : -Tske tske ptsch, tske tske tske tske tske ptsch ! tske tske ptsch ! ptschptschptschptsch. tske tske ptsch ptsch ptsch.
La caravane des trois rois : -Pouhrrrrr pouhrrrr (Renâclements des chevaux, piétinement des chameaux).
Les trois rois : -rabata, rabata, bim bam. rabata rabata, bim bam ba, rabata rabata rabta, rabata bim bam. bim bam. bim bam
Clochettes des éléphants : Bim bim bim bim bim bim bim bim bim
Clochettes des éléphants : Flûtes
Trompettes : Tataaaaaaaaaaaa ! tataaaaaaaaaaaaaa !
Renâclements des chevaux : Pouhrrrrr pouhrrrr pouhrrrrrrr.
Hennissements des chevaux : Vihihihihih, Vihihihihih, Vihihihihih,
Cacade des chameaux : Battements de mains, les paumes très creusées.
L'étoile : Tske tske tske ptsch !
VI.
Et ils trouvèrent l'étable
et Joseph les salua.
(Bonsoir, messieurs.)
(Rabata rabata. Meuh. béé.)
Mais Joseph ne comprit pas leur langage.
(rabata, rabata.)
(Tzara, o mon dieu, o mon dieu.)
(Berceuse Emmy,
Ah hé hi ho des rois.
Puis ah hé hi diminuendo.
Puis Marie seule, chant et luth
Bruits de bouche du nourrisson et prière :
(ramba rambaramba.)
Pause.
VI. ARRIVÉE À L'ÉTABLE.
Une bougie s'allume.
-(La salle était auparavant plongée dans l'obscurité. On voit maintenant les membres de l'orchestre. Ils sont enveloppés dans des tissus noirs, sous lesquels leur forme disparaît. Ils sont en outre assis le dos tourné au public.)
Joseph : Bonsoir, messieurs. Bonsoir messieurs. Bonsoir messieurs.*
L'âne et le bouvillon : -Hi-han hi-han hi-han hi-han hi-han hi-han hi-han hi-han, meuh meuh meuh meuh meuh meuh
Bruits d'ustensiles de cuivre, de pots entrechoqués, d'étoffes et de taffetas froissés, de verres, d'eau puisée et qui ruisselle, de plats
Joseph : Parlez-vous français, messieurs ? Parlez-vous, français, messieurs ?*
Les trois rois mages : -Ah, hé, hi, hom, hou ah, hé hi, ho, hou ! ahi, aouhh, eouhhh, hé hi, ho hhhhou ! Ahhhhhhhhhhhhhhhh !
Marie (siffle) : -Dodo l'enfant do ! Dodo l'enfant do !
Marie (siffle) : -Dodo l'enfant do ! Dodo l'enfant do !
Joseph : kt, kt kt peste ! kt kt kt kt peste ! kt kt kt kt peste !
Jésus (mâchouille bruyamment) : schmatz schmatz schmatz schmatz schmatz.
* En français dans le texte. (N.d.t.)
VII.
Mais Marie méditait tous ces mots dans son coeur. Et elle vit une montagne, sur laquelle se dressaient trois croix. Et elle vit son fils couvert de railleries et coiffé d'une couronne d'épines. Puis ils le crucifièrent. Mais elle sut que, transfiguré, il ressusciterait au troisième jour.
(Hurlements de la foule.)
Rabata rabata (Janco),
Tzara : sifflets.
Ball : Hollà hé ! Clous.
Schalk : craquements.
Arp : béé béé. Rabata Rabata, sallada.
(Crescendo) Clous et cris.
Puis tonnerre. Puis cloches.
VII. LA PROPHÉTIE.
Soudains coups de marteau : Clous qu'on enfonce. Cliquetis. Craquements.
Appels des serviteurs : Hollà hé ! Hollà hé ! Hollà hé ! Cymbales.
Sifflets, hurlements, foule, aboiements.
Les Pharisiens : -Rabata, rabata, rabata, rabata, sallada, sallada, sallada, sallada, sallada, sallada, sallada, rabata boumm, rabata boumm, rabata boumm, rabata boumm.
Les trois rois mages : -oh oho oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh (sur un ton très douloureux)
L'âne et le bouvillon : -Meuh hi-hhan, meuhhhhh, hi-hhhhan, meuhhh (sur un ton très douloureux)
L'agneau : bééhhhhhhh, bééhhhhhhhhh, bééhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh !
Plaintes de Marie : -Ahhhhhhhhh, ahhhhhhhhhh, ahhhhhhhhhhhh h hhhhhhhh !
Cloches et clochettes : -Bim bam boum, bim bam, boum, bim bam, boum. Gong gong.
Clous :
C'est alors qu'il fut mis en croix
Et qu'à flots le sang tiède coula.
Hugo Ball
P.S. traduit de l'allemand par Pierre Gallissaires
Vendredi 7 avril 2006
Pour faire un poème dadaïste
Prenez un journal.
Prenez des ciseaux.
Choisissez dans le journal un article ayant la longeur que vous comptez donner à votre poème.
Découpez l'article.
Découpez ensuite avec soin chacun des mots qui forment cet article et mettez-les dans un sac.
Agitez doucement.
Sortez ensuite chaque coupière l'une après l'autre.
Copiez consciencieusement dans l'ordre où elles ont quitté le sac.
Le poème vous ressemblera.
Et vous voilà un écrivain infiniment original et d'une sensibilité charmante, encore qu'incomprise du vulgaire.
Tristan Tzara

"Toutes les expressions artistiques sont bonnes à être dadaïsées"
Certaines peut-être plus que d'autres...
Mardi 14 mars 2006
Parce que cette rayure folle de l'esprit est franchement dada,
Parce que j'avais envie,
Parce que j'aime lorsque mes envies me dépassent…
chanson dada
I
la chanson d'un dadaïste
qui avait dada au coeur
fatiguait trop son moteur
qui avait dada au coeur
l'ascenseur portait un roi
lourd fragile autonome
il coupa son grand bras droit
l'envoya au pape à rome
c'est pourquoi
l'ascenseur
n'avait plus dada au coeur
mangez du chocolat
lavez votre cerveau
dada
dada
buvez de l'eau

"Mannequin", Man Ray
II
la chanson d'un dadaïste
qui n'était ni gai ni triste
et aimait une bicycliste
qui n'était ni gaie ni triste
mais l'époux le jour de l'an
savait tout et dans une crise
envoya au vatican
leurs deux corps en trois valises
ni amant
ni cycliste
n'étaient plus ni gais ni tristes
mangez de bons cerveaux
lavez votre soldat
dada
dada
buvez de l'eau
III
la chanson d'un bicycliste
qui était dada de coeur
qui était donc dadaïste
comme tous les dadas de coeur
un serpent portait des gants
il ferma vite la soupape
mit des gants en peau d'serpent
et vient embrasser le pape
c'est touchant
ventre en fleur
n'avait plus dada au coeur
buvez du lait d'oiseaux
lavez vos chocolats
dada
dada
mangez du veau
Tristan Tzara (1923)
Déjà donné
J'offre mon corps à la science
j'offre mon coeur à qui veut le fendre
j'offre mon cul à qui veut le prendre
j'offre ma peau à qui veut la vendre
j'offre mon sexe à la vierge
j'offre mes trippes à la prochaine guerre
j'offre mon âme à vos démons
j'offre mes yeux pour avoir l'air mort
j'offre mes muscles pour avoir l'air sport
j'offre mon sang aux nouvelles émissions
j'offre mon cerveau à Coca Cola
j'offre mes mains aux menottes
j'offre mes pieds aux bottes des soldats
j'offre mes dents aux jeunes requins
j'offre mes cheveux aux mannequins

"Dadaïsmuss Siegt", Raoul Haussmann
et j'offre mes dernières pensées à la télé.
Ainsi, je connais la joie d'être une ombre servile
une carcasse vide ouverte à tous les vents
belle chose docile offerte à notre temps
parfaite imbécile bonne pour le service
libre d'elle-même, prête à tous les sévices
Ainsi je connais la vie facile.
David Myriam.
Vendredi 17 février 2006
Où est le mot cru ?
Le mot cru est souvent absent, tout simplement.
Il est effacé.
Oui.
C'est à la fois son caractère, c'est à la fois son sort.
C'est à la fois son art.
L'art du mot cru est l'effacement.
Il est effacé parce qu'il représente un danger.
Oui.
Le mot cru dit la vérité, voilà pourquoi on le considère comme dangereux.
C'est dangereux de dire le vrai par le mot cru.
Il le dit comme cela, sans effort.
Pour aller au plus simple.
On n'aime pas le mot cru parce qu'il indique des raccourcis.
Il y a des check points et des bakchichs qui se perdent à cause de lui.
On te dit : il faut que tu traverses le fleuve ici, sinon tu vas te noyer.
Il faut prendre la barque. C'est le seul endroit possible.
Mais d'abord, il faut que tu achètes un billet.
Or le mot cru, qui est d'une nature curieuse, va voir plus haut.
Il découvre un autre gué.
Là , il peut traverser sans danger, en se mouillant à peine les mollets.
Les gens de la barque détestent le mot cru, parce qu'il a découvert l'arnaque.
Il passe sans eux.
Sans acheter de billet.
Sans faire copain.
En plus, il annonce sa découverte aux autres mots crus.
Les plus trouillards prennent quand même la barque.
Ils n'ont pas envie d'être mal vus par les gens de la barque.
Ce n'est pas qu'ils ont peur du gué.
Ils ont peur d'être mal vus, de l'autre côté.
On leur dit que de l'autre côté, il n'y a que les gens de la barque qui y vivent.
Et ça, c'est un gros mensonge…
texte de G. Tooq (seul le mot "cru" a remplacé le mot "simple")
Sur ce, je m'en vais, traîner mon corps dans des usines caoutchouteuses, sans vous dire les mots crus pour vous souhaiter une bonne fin de semaine !
Bien à vous, Plaiethore.
Dimanche 12 février 2006
L'Orateur. — A mon dernier manifeste cannibale, je vous ai dit que le cul représente la vie comme les pommes frites et se vend comme l'honneur ? Eh bien, ce soir il se donne pour rien, voyez plutôt comme cette petite salle est pleine ?
Le Spectateur. — Alors, ça va recommencer, toujours des grossièretés, des obscénités ? Au lieu de vous exprimer en français !
L'Orateur. — L'Obscénité n'existe que dans votre pauvre imagination, il n'y a pas d'obscénité. La vie est-elle une obscénité ? Faire des enfants est-ce une obscénité ?
Le Spectateur. — La vie est ce qui est beau.
L'Orateur. — Ah oui ! Un beau mariage ou une belle dote, ce qui est la même chose, ou une belle victoire que l'on obtient à coups de charognes.
Le Spectateur. — Impossible de nous entendre, vous ramenez tout à la matérialité.
L'Orateur. — je comprends ce que vous aimez, la gloire officielle ! Voulez-vous que je vous dise ce qui vous déplaît dans Dada ? C'est qu'il n'aime pas les boniments, les bourrages de crânes ; vous sentez qu'il se fout de vous.
Le Spectateur. — Voulez-vous me dire pourquoi il se fout de moi ?
L'Orateur. — Parce que vous êtes sérieux, donc idiot.
Le Spectateur. — Je ne vois pas très bien...
L'Orateur. — Cet artiste ou ce bourgeois, n'est qu'un gigantesque inconscient, il prend sa timidité pour de l'honnêteté ! Vos charités et vos admirations, mon cher Monsieur, sont plus méprisables que les syphilis ou les blennorragies que vous distribuez à votre prochain, sous prétexte de tempérament ou d'amour.
Le Spectateur. — Il m'est impossible de continuer à me compromettre avec un individu tel que vous, et je vous invite tous, mes collègues spectateurs, à quitter cette salle en même temps que moi, nous ne pouvons rester en contact avec ce personnage.

L'Orateur. — Naturellement, tu as peur que le vent soulève ta jupe et que nous apercevions ton sexe qui est faux ; tes cheveux aussi sont faux, tes dents sont fausses ; tu as un œil de verre et c'est le seul qui me regarde franchement, l'autre est un caméléon d'Asnières, à 20.000 francs le carrât, pour imbéciles.
Le Spectateur. — Monsieur, je m'en vais d'abord, et puis je n'ai pas de jupe, je suis un homme !
L'Orateur. — Oh ! Pantalon ou jupe, c'est la même chose, il n'y a que le sexe qui change, mais chez toi et tes pareils il ne peut changer, puisqu'il est faux !
Le Spectateur. — Mais il n'y a rien de faux, c'est de moins une des théories que vous avez émises.
L'Orateur. — Tu as raison, il n'y a rien de faux.
Le Spectateur. — L'imitation, il me semble...
L'Orateur. — L'imitation est vraie, un jardin en celluloïd est vrai, un perroquet en cristal de roche est vrai, un mouton en ruolz est vrai.
Le Spectateur. — Vous ne me direz pas que DADA est vrai ?
L'Orateur. — C'est DADA qui te parle, il est tout, il comprend tout, il est de toutes les religions, il ne peut être ni victoire ni défaite, il vit dans l'espace et non dans le temps. — Mais pardon M. le Spectateur de quelle nationalité prétendez-vous être ?
Le Spectateur. — Je suis Français de Paris
L'Orateur. — De Paris
Le Spectateur. — Oui de Paris
L'Orateur. — C'est vrai, il y a les français de Marseille, de Bordeaux, de Besançon, de Paris, vous êtes comme certains habitants de la Terre, que se croient Russes, Américains, Allemand ou Anglais c'est vrai, c'est vrai vous aimez les voyages en diligence.
Le Spectateur. — Misérable (il tire un coup de revolver sur l'orateur)
Francis PICABIA.
Mardi 7 février 2006
Mai 1964 : Entretien entre Salvador Dali et Adrian Darmon au café les 2 Magots à Saint-Germain-des-Prés.
Salvador Dali, avec sa canne à pommeau d'or et ses chaussettes rouges trouées parle de sa conception de l'art.
Dali : « Pour moi, la plus grande création artistique au monde est la gare de Perpignan »
A.D : Pourquoi ?
Dali : « Parce qu'elle est au centre du monde ! »
A.D : « Ça, c'est vous qui le dîtes ! »
Dali : « Justement, c'est parce que c'est moi qui le dit ! »
A.D : « Bien… Mais où vous situez-vous dans l'histoire de l'art ?»
Dali : « Comme le nœud ombilical qui relie le classique à la modernité, comme un lien au grandiose, comme un excrément majestueux dominant tout le reste des tas de merdes qui plaisent à un public ignare. Je suis un étron magique ! »

A.D : « Qui ne dédaigne pas l'argent… »
Dali : « ce n'est pas pour rien que l'anagramme de mon nom est Avidadollars ! »
A.D : «C'est mieux que Dalida Valors , que Salad Dolivar ou que Doris Lavada… »
Dali : «Certainement ! A moins que je n'eusse été une danseuse du Crazy Horse Saloon ! »
A.D : « Vous auriez peut-être aimé… »
Dali : «Le Crazy, c'est l'art du cul ! Mais là , on n'y connaît pas l'art du pet parfumé ! C'était une spécialité pratiquée par des filles expertes à Venise au XVIIIe siècle… Mais du cul à la culture, il n' y a qu'un pas… »
A.D : « lequel ? »
Dali : « Celui que je vais faire en me levant pour rejoindre ma limousine…
Au plaisir ! »
Salvador Dali, qui avait commandé un cognac, s'est levé en rigolant et a laissé à Adrian et ses copains de l'école de Journalisme, le soin de régler l'addition. Il ne s'appelait pas Avidadollars pour rien….