La trouille au ventre et le chien en laisse
- Ah Jules sur son banc ! Salut toi ! Dis t'as pas mal au cul à force de passer tant de temps assis sur ces lattes de bois ?
- Je ne m'en lasserai jamais je crois Rom. Bonjour. Tu me tiens compagnie ?
- Non, j'ai pas que ça à foutre moi, bailler aux choucas. Et puis j'ai les pattes engourdies. Je ne fais que traverser le parc.
- Tiens c'est marrant !
- Je ne vois pas ce qu'il y a de drôle au fait que je puisse me déplacer hein !
- Je parle des pattes Rom.
- Hein ? Quelles pattes ?
- Les pattes à dégourdir voyons.
- … Et merde. Je sens que je vais encore m'attarder Jules. De quoi parles-tu ? Et puis qu'est-ce que tu fous à la fin, avec tes airs de grand sage ? Hein ?
- Je regarde les promeneurs aux chiens en laisse qui se dégourdissent les pattes, comme toi et je pense.
- … Tain !
- Je les trouve affligeantes ces pauvres créatures.
- Sympa ! Merci pour le rapprochement ! Je croyais que tu n'aimais pas les chiens Jules. Qu'est-ce que tu racontes ?
- Je ne te parle pas des chiens. Je te parle de leurs maîtres.
- Oui, ben justement, je croyais aussi que tu trouvais très cons les gens qui se traînent mollement sur les trottoirs aux aurores pour attendre le cadeau du cabot, l'œil encore vitreux de la nuit et les traces de salive séchée aux commissures des lèvres.
- Je n'ai pas changé d'avis sur ce sujet. Mais « cons » n'est pas le bon terme à employer. Je t'ai dit que c'était affligeant. Il y a une différence, infime, d'accord, mais différence tout de même.
- Alors quoi !?
- C'est la solitude qu'ils promènent au bout d'une chaîne ou d'une lanière de cuir qui m'afflige et qui a fait que je me suis posé des questions et que je me suis donné une réponse.
- Et merde !
- Jure pas Rom !
- … Merde. Ce n'est pas de la solitude qu'ils traînent Jules. Ce sont pour eux des compagnons… à quatre pattes, soit, mais des compagnons tout de même.
- C'est bien ce que je dis.
- Ben non !
- Oh que oui ! Tu veux que je te dise le fond de ma pensée, de mon questionnement ?
- C'est parti !… Oui, je sais, je pose mes fesses
- Tu vois Rom, certains de ces gens-là passent tous les jours aux mêmes endroits, aux mêmes heures, qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige. Tous les jours, la même rengaine. Ils se tirent des draps chauds sans pester, parce qu'il le faut. Même si c'est les vacances, même si c'est dimanche. Ils tracent le même chemin des années durant, en passant devant les mêmes boutiques qui déballent leur devanture, en saluant les mêmes commerçants, en hochant la tête aux mêmes passants, en souriant aux mêmes promeneurs de clebs. Certains taperont même la causette avec d'autres meneurs à l'entrave. Un monde extérieur en huis clos, réglé comme du papier à musique ou plutôt comme un sachet plastique que l'on réutilise en se donnant bonne conscience. Ou bien, pire, des années durant ils croiseront les mêmes commerçants, passants, promeneurs, sans donner le bonjour, sans offrir le sourire, en faisant toujours le choix de fixer le bitume ou le gravier du parc, parce qu'il fait trop jour, parce que le vent fouette trop fort, parce que rien en fait. Parce qu'ils sont seuls, emmurés dans leur silence, dans leur peur de l'autre. Ils sont les prisonniers d'une solitude installée depuis des lustres. Et paradoxalement, tous les jours que dieu ne fait pas, ils marquent leur sentier de vie solitaire. Ils impriment la marche d'un forçat.
- Pffff.
- Et pourquoi tout cela ?

« The heart goes from sugar to coffee », Kurt Schwitters
- Beuh… j'en sais rien moi… Ils ne supportent peut-être tout simplement pas le fait de sortir seuls de chez eux !
- Nous y sommes presque. Je pense que beaucoup de ceux qui ont fait le choix d'admirer la merde de leur chien sur le trottoir, de voûter l'échine pour ramasser le chaud cadeau de leur fidèle ami, ou bien de lancer la balle le plus loin possible et ainsi tenter d'apercevoir un semblant d'horizon, sont souvent ceux qui ne regardent plus le soleil lorsqu'il brille au-dessus d'eux. Ils ont fait le choix de vivre une solitude exhibée. C'est comme un long appel au secours que personne n'entend parce qu'il n'est pas crié. Il est renié, relégué. La solitude de l'homme contemporain est tabou. Il n'a pas le droit à l'auto-claustration, car il possède tous les moyens de la combattre cette solitude. Seulement, il ne peut pas ou plus, il ne veut pas ou plus. Il est trop tard. Peu importe. Aujourd'hui l'on se doit de cacher sa solitude, son retour vers un foyer où personne ne vous attend, sa peur du vide derrière la porte. C'est une tare avec appellation d'origine contrôlée. C'est une honte. On la vit mal. On n'arrive plus à cohabiter avec elle. On la transforme en ennui malsain. On crie aujourd'hui « je m'ennuie ! je m'ennuie ! » pour éviter de hurler « je suis seul ! je suis seul ! j'ai peur ! ». Il faudrait l'abattre cette engluée de solitude, à tout prix. Alors, on biaise. Et certains ont trouvé l'astuce, celle de continuer à montrer, de manière anodine, l'isolement et l'abandon le plus terrible.
- En promenant cette solitude au bout d'une laisse.
- Exactement.
- Merde… Mais Jules…
- Ouais.
- Toi aussi, tu te retrouves seul, souvent, sur un banc…
- La différence Rom entre ces promeneurs de solitude et moi, c'est que moi, je l'aime ma solitude, je suis fier d'elle et pour preuve, je l'aime tellement que je l'annonce discrètement, en la posant délicatement, respectueusement, et que je ne la maintiendrais en laisse pour rien au monde. Elle est libre de toute attache. Elle va et elle vient. Et lorsqu'elle est là Rom, j'en fais mon amante la plus sulfureuse qu'il soit. Elle est ma pensée sauvageonne et indomptée. C'est comme cela qu'elle m'est fidèle et me revient constamment. Libre, écoutée, consentante et consentie. Elle est une amie au même titre que les individus que j'aime, qui m'aiment, qui peuplent et font vibrer ma vie. Et c'est ainsi que je les honore tous ceux là . Libres de moi et moi libre d'eux, tout en étant liés fortement. Tout le paradoxe d'un solide accord amoureux.
- Merde… Et moi qui voulais un chien plus tard…
- Chut ! Viens mon ami, elle est partie, on va prendre un café et des croissants chauds !