Lundi 27 novembre 2006


Jules, âgé de six ans et des poussières, était un fin pêcheur.

Un beau jour, cadeau suprême, il proposa à Rom d'aller à la pêche avec lui dans le jardin.

Règlement de sa pêche : à l'aide d'une épuisette, réussir à attraper les graviers recouvrant l'allée... enfin les gros cétacés de l'océan panoramique.

Jules commença. Au premier coup de filet, il remonta deux prises.

Se penchant sur l'épuisette, il déclara à Rom :


-         çuila, c'est un requin et çuila, c'est une baleine !


Les capturés furent placés dans un seau avec un peu d'eau, avec force gestes cérémonieux et la grande fierté d'être encore suffisament bons pour laisser encore un peu respirer les futurs trépassés.

Deuxième lancer : une seule victime fut prise au piège.

Avec la même trombine sérieuse et enfarinée, Jules l'identifia :


-         çuila, c'est un dauphin !


Il tendit alors l'épuisette à Rom. C'était son tour.

Fier de lui, Rom réussit à remonter deux superbes proies. Examinant son butin avec soin, il dit :


-         Moi, j'ai pris deux orques !


Jules alors s'inclina au-dessus du filet, regarda attentivement au fond et, du ton le plus impassible qui soit, lui rétorqua :


-         Mais non ! Toi, c'est que des graviers !


-         Menteur !


-         Couillon !


-         Je vais le dire de toi !


-         M'en fout !


-         MAMAAAAAAAAANNNNNNNNN !!!!


-         COUILLON !!!


-         Je vais te tuer !


-         Essaye pour voir !


-         Merde.


-         Couillon.


-         …


-         …


-         Bon, à quoi on joue maintenant ?


-         Aux chercheurs d'or… Je veux être riche…

 

 

 











 












 

 

 

 

Ci-dessus, espace très vide, exprimant la transition entre cette page et celle qui précède



Mercredi 18 octobre 2006



La trouille au ventre et le chien en laisse


-         Ah Jules sur son banc ! Salut toi ! Dis t'as pas mal au cul à force de passer tant de temps assis sur ces lattes de bois ?

-         Je ne m'en lasserai jamais je crois Rom. Bonjour. Tu me tiens compagnie ?

-         Non, j'ai pas que ça à foutre moi, bailler aux choucas. Et puis j'ai les pattes engourdies. Je ne fais que traverser le parc.

-         Tiens c'est marrant !

-         Je ne vois pas ce qu'il y a de drôle au fait que je puisse me déplacer hein !

-         Je parle des pattes Rom.

-         Hein ? Quelles pattes ?

-         Les pattes à dégourdir voyons.

-         … Et merde. Je sens que je vais encore m'attarder Jules. De quoi parles-tu ? Et puis qu'est-ce que tu fous à la fin, avec tes airs de grand sage ? Hein ?

-         Je regarde les promeneurs aux chiens en laisse qui se dégourdissent les pattes, comme toi et je pense.

-         … Tain !

-         Je les trouve affligeantes ces pauvres créatures.

-         Sympa ! Merci pour le rapprochement ! Je croyais que tu n'aimais pas les chiens Jules. Qu'est-ce que tu racontes ?

-         Je ne te parle pas des chiens. Je te parle de leurs maîtres.

-         Oui, ben justement, je croyais aussi que tu trouvais très cons les gens qui se traînent mollement sur les trottoirs aux aurores pour attendre le cadeau du cabot, l'Å“il encore vitreux de la nuit et les traces de salive séchée aux commissures des lèvres.

-         Je n'ai pas changé d'avis sur ce sujet. Mais « cons Â» n'est pas le bon terme à employer. Je t'ai dit que c'était affligeant. Il y a une différence, infime, d'accord, mais différence tout de même.

-         Alors quoi !?

-         C'est la solitude qu'ils promènent au bout d'une chaîne ou d'une lanière de cuir qui m'afflige et qui a fait que je me suis posé des questions et que je me suis donné une réponse.

-         Et merde !

-         Jure pas Rom !

-         … Merde. Ce n'est pas de la solitude qu'ils traînent Jules. Ce sont pour eux des compagnons… à quatre pattes, soit, mais des compagnons tout de même.

-         C'est bien ce que je dis.

-         Ben non !

-         Oh que oui ! Tu veux que je te dise le fond de ma pensée, de mon questionnement ?

-         C'est parti !… Oui, je sais, je pose mes fesses

-         Tu vois Rom, certains de ces gens-là passent tous les jours aux mêmes endroits, aux mêmes heures, qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige. Tous les jours, la même rengaine. Ils se tirent des draps chauds sans pester, parce qu'il le faut. Même si c'est les vacances, même si c'est dimanche. Ils tracent le même chemin des années durant, en passant devant les mêmes boutiques qui déballent leur devanture, en saluant les mêmes commerçants, en hochant la tête aux mêmes passants, en souriant aux mêmes promeneurs de clebs. Certains taperont même la causette avec d'autres meneurs à l'entrave. Un monde extérieur en huis clos, réglé comme du papier à musique ou plutôt comme un sachet plastique que l'on réutilise en se donnant bonne conscience. Ou bien, pire, des années durant ils croiseront les mêmes commerçants, passants, promeneurs, sans donner le bonjour, sans offrir le sourire, en faisant toujours le choix de fixer le bitume ou le gravier du parc, parce qu'il fait trop jour, parce que le vent fouette trop fort, parce que rien en fait. Parce qu'ils sont seuls, emmurés dans leur silence, dans leur peur de l'autre. Ils sont les prisonniers d'une solitude installée depuis des lustres. Et paradoxalement, tous les jours que dieu ne fait pas, ils marquent leur sentier de vie solitaire. Ils impriment la marche d'un forçat.

-         Pffff.

-         Et pourquoi tout cela ?

« The heart goes from sugar to coffee Â», Kurt Schwitters

-         Beuh… j'en sais rien moi… Ils ne supportent peut-être tout simplement pas le fait de sortir seuls de chez eux !

-         Nous y sommes presque. Je pense que beaucoup de ceux qui ont fait le choix d'admirer la merde de leur chien sur le trottoir, de voûter l'échine pour ramasser le chaud cadeau de leur fidèle ami, ou bien de lancer la balle le plus loin possible et ainsi tenter d'apercevoir un semblant d'horizon, sont souvent ceux qui ne regardent plus le soleil lorsqu'il brille au-dessus d'eux. Ils ont fait le choix de vivre une solitude exhibée. C'est comme un long appel au secours que personne n'entend parce qu'il n'est pas crié. Il est renié, relégué. La solitude de l'homme contemporain est tabou. Il n'a pas le droit à l'auto-claustration, car il possède tous les moyens de la combattre cette solitude. Seulement, il ne peut pas ou plus, il ne veut pas ou plus. Il est trop tard. Peu importe. Aujourd'hui l'on se doit de cacher sa solitude, son retour vers un foyer où personne ne vous attend, sa peur du vide derrière la porte. C'est une tare avec appellation d'origine contrôlée. C'est une honte. On la vit mal. On n'arrive plus à cohabiter avec elle. On la transforme en ennui malsain. On crie aujourd'hui « je m'ennuie ! je m'ennuie ! Â» pour éviter de hurler « je suis seul ! je suis seul ! j'ai peur ! Â».  Il faudrait l'abattre cette engluée de solitude, à tout prix. Alors, on biaise. Et certains ont trouvé l'astuce, celle de continuer à montrer, de manière anodine, l'isolement et l'abandon le plus terrible.

-         En promenant cette solitude au bout d'une laisse.

-         Exactement.

-         Merde… Mais Jules…

-         Ouais.

-         Toi aussi, tu te retrouves seul, souvent, sur un banc…

-         La différence Rom entre ces promeneurs de solitude et moi, c'est que moi, je l'aime ma solitude, je suis fier d'elle et pour preuve, je l'aime tellement que je l'annonce discrètement, en la posant délicatement, respectueusement, et que je ne la maintiendrais en laisse pour rien au monde. Elle est libre de toute attache. Elle va et elle vient. Et lorsqu'elle est là Rom, j'en fais mon amante la plus sulfureuse qu'il soit. Elle est ma pensée sauvageonne et indomptée. C'est comme cela qu'elle m'est fidèle et me revient constamment. Libre, écoutée, consentante et consentie. Elle est une amie au même titre que les individus que j'aime, qui m'aiment, qui peuplent et font vibrer ma vie. Et c'est ainsi que je les honore tous ceux là. Libres de moi et moi libre d'eux, tout en étant liés fortement. Tout le paradoxe d'un solide accord amoureux.

-         Merde… Et moi qui voulais un chien plus tard…

-         Chut ! Viens mon ami, elle est partie, on va prendre un café et des croissants chauds !

Lundi 15 mai 2006

 


 


 


 


-         Bordel de Dieu Jules ! J'étais sûr de te trouver affalé à cette terrasse de café ! Tu fais quoi ? Ca fait 2 heures que j'essaie de te joindre sur ton portable !


-         …


-         Béh évidement, il est éteint et bien en évidence sur la table ! Comme ça tu vas te le faire encore chourrer et tu te demanderas encore où tu as bien pu le perdre !


-         …


-         Jules, merde ! Tu vas me répondre à la fin ? Qu'est-ce que tu fous ?


-         Chhhhhhhut, prends un fauteuil Rom.


-         Mais, je n'ai pas envie de m'assoir ! On a plein de trucs à faire aujourd'hui ! N'oublie pas que nous ne sommes pas venus ici dans l'unique but de nous reposer et de nous amuser. Le boulot Jules ! Merde ! On a des tas de gens à rencontrer ! Tu as donc oublié ?


-         …


-         Je te parle ! Tu peux au moins me répondre ! Si tu as perdu ta langue, tu pourrais avoir l'extrême bonté de cligner des yeux pour m'aiguiller. Un clignement, oui ; deux clignements, non…


-         CHUT ! CHUT ! Chut. Rom, tais-toi tu veux.


-         Mais, tu comptes faire quoi Jules ? Tu vas le bouger ton cul oui ou non ?


-         Je ne fais rien Rom. Cela se voit. Je ne fais rien.


-         Ouais, béh effectivement je vois ça ! Pourtant nous avons des rendez-vous. Ne me dis pas que je vais devoir les repousser ?


-         Oui, je te le demande. Car vois-tu, je ne fais rien. Je viens tout juste d'assimiler parfaitement le fonctionnement du « ne rien faire et le faire dans les règles de l'art ».


-         Et merde !


-         Et là Rom, tu es en train de faire voler en éclats tout un édifice de sens du règne animal.


-         Merde…


-         Arrête de jurer. On va avoir un mal fou à te décrotter. Prends un fauteuil plutôt.


-         Merde, merde, merde. Y recommence… Non, je ne m'assois pas ! Et j'attends que tu m'expliques un tant soit peu !


-         Tu sais Rom, ne rien faire n'est pas chose facile. On ne se dit pas à un moment donné : tiens, si je ne faisais rien à présent. Et hop ! Comme par enchantement, effectivement le faire devient le rien. Ô que non ! L'homme a oublié le mode d'emploi du ne rien faire. Ne rien faire égale toujours en fait à faire quelque chose. Dormir, se reposer, se détendre, imaginer, penser, rêver, bailler, se gratter, se ressourcer, se regratter, s'isoler, baver, et même s'ennuyer. L'homme se fait un devoir de combler le rien. Le rien, c'est comme tout aujourd'hui. Le rien doit être performant et exploitable. Le rien doit servir à quelque chose, il doit être utilisé, rentabilisé, et par là même comptabilisé. Le rien fait peur à l'homme contemporain, high tech, dit « civilisé » s'il est associé au vide, au néant, au trou du cul de Dieu qui ne produit pas. Tu me suis Rom ?


 



« Lady and gentleman », Joan Miro


      -         Merde.


-         Je prends cela pour un acquiescement… Tu vois cette fontaine Rom ? Et bien, j'ai compris que si je décide de ne rien faire, je regarde cette fontaine sans vraiment la voir, sans essayer d'appréhender les contours des sculptures qui l'ornent. J'oublie même le mot fontaine et le but de sa construction. Je vois l'eau et je l'entends. Et c'est tout. C'est comme la foule qui nous entoure ; je ne comprends plus les paroles et les sonorités des hommes. Je n'entends plus qu'une mélodie piaillée anarchiquement. Et je laisse choir le jugement du beau ou du laid, du vrai ou du faux. J'entends. Je sens. Je hume l'air. Je ne pense plus, je ne réfléchis pas, je ressens à fleur de peau et d'ouïe. Je deviens animal. Au même titre que ce chat qui absorbe le soleil sur le rebord de la fenêtre, là, en face de nous. Comme lui, je deviens contemplatif. Toute émergence d'événements ou de sentiments se bloque. Je deviens sage de ne pas vouloir savoir. Je deviens sage de n'être rien. Je deviens sage en m'entourant du rien. Je suis au centre du monde, tout en étant en retrait et sans savoir pourquoi. Plutôt, sans chercher à savoir pourquoi et comment. Je peux alors avoir la prétention de dire que je ne fais rien et que je le fais bien. Ne rien faire devient alors une perfection, un art. L'art n'est rien et rien n'est à faire. Je suis un artiste du rien.


-         …


-         Rom, prends un fauteuil.


-         Merde, je me pose... Et le mode d'emploi Jules, tu l'as ?


-         Le « ne rien faire et le faire dans les règles de l'art » est livré sans notice explicative, je suis désolé Rom. Fie-toi à tes sens et oublie ton cerveau d'être humain et son bon sens.


-         Merde.


-         Oui. Bon, chut.


Plaiethore


 


 

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