Samedi 16 septembre 2006

 

 

L'on peut cracher sur le poète maudit, crier à la démence, jeter des pierres sur l'homme de théâtre, injurier le toxicomane, rouer de coups l'artiste manipulateur de la plastique, arracher les yeux du génie, abattre le surréalisme originel.

Oui, l'on peut.

L'on peut même s'asseoir sur l'œuvre d'Antonin Artaud.

Je m'en moque éperdument.

Il est pour moi une écriture isolée, une poésie insolite, un art des plus bizarres. Grâce à lui, je flirte avec la folie, je danse la discordance de l'absurde, j'enlace l'indiscipline, j'embrasse les mots avec ses maux. Je ne pèse plus les consignes, je pèse mes nerfs à vifs.

 

Coup d'humeur / coup de gueule choisi de l'auteur...

 

 

Antonin Artaud, photographié par Man Ray.

"Le Pèse-Nerfs" fut publié en 1925, dans la collection "Pour vos beaux yeux" (dirigée par Louis Aragon).

 

 

 

Toute l'écriture est de la cochonnerie

Les gens qui sortent du vague pour essayer de préciser quoi que ce soit de ce qui se passe dans leur pensée, sont des cochons.

 

 

 

Toute la gent littéraire est cochonne, et spécialement celle de ce temps-ci.

 

 

 

Tous ceux qui ont des points de repère dans l'esprit, je veux dire d'un certain côté de la tête, sur des emplacements bien localisés de leur cerveau, tous ceux qui sont maîtres de leur langue, tous ceux pour qui les mots ont un sens, tous ceux pour qui il existe des altitudes dans l'âme, et des courants dans la pensée, ceux qui sont esprit de l'époque, et qui ont nommé ces courants de pensée, je pense à leurs besognes précises, et à ce grincement d'automate que rend à tous vents leur esprit,- sont des cochons.

 

 

 

Ceux pour qui certains mots ont un sens, et certaines manières d'être, ceux qui font si bien des façons, ceux pour qui les sentiments ont des classes et qui discutent sur un degré quelconque de leurs hilarantes classifications, ceux qui croient encore à des "termes", ceux qui remuent des idéologies ayant pris rang dans l'époque, ceux dont les femmes parlent si bien et ces femmes aussi qui parlent si bien et qui parlent des courants de l'époque, ceux qui croient encore à une orientation de l'esprit, ceux qui suivent des voies, qui agitent des noms, qui font crier les pages des livres,- ceux-là sont les pires cochons.

 

 

 

Vous êtes bien gratuit, jeune homme !

 

 

 

Non, je pense à des critiques barbus.

 

 

 

Et je vous l'ai dit : pas d'oeuvres, pas de langue, pas de parole, pas d'esprit, rien.

 

 

 

Rien, sinon un beau Pèse-Nerfs.

 

 

 

Une sorte de station incompréhensible et toute droite au milieu de tout dans l'esprit.

 

 

 

Et n'espérez pas que je vous nomme ce tout, en combien de parties il se divise, que je vous dise son poids, que je marche, que je me mette à discuter sur ce tout, et que, discutant, je me perde et que je me mette ainsi sans le savoir à PENSER, - et qu'il s'éclaire, qu'il vive, qu'il se pare d'une multitude de mots, tous bien frottés de sens, tous divers, et capables de bien mettre au jour toutes les attitudes, toutes le nuances d'une très sensible et pénétrante pensée.

 

 

 

Ah ces états qu'on ne nomme jamais, ces situations éminentes d'âme, ah ces intervalles d'esprit, ah ces minuscules ratées qui sont le pain quotidien de mes heures, ah ce peuple fourmillant de données, - ce sont toujours les même mots qui me servent et vraiment je n'ai pas l'air de beaucoup bouger dans ma pensée, mais j'y bouge plus que vous en réalité, barbes d'ânes, cochons pertinents, maîtres du faux verbe, trousseurs de portraits, feuilletonistes, rez-de-chaussée, herbagistes, entomologistes, plaie de ma langue.

 

 

 

Je vous l'ai dit, que je n'ai plus ma langue, ce n'est pas une raison pour que vous persistiez, pour que vous vous obstiniez dans la langue. Allons, je serai compris dans dix ans par les gens qui feront aujourd'hui ce que vous faites.

 

 

 

Alors on connaîtra mes geysers, on verra mes glaces, on aura appris à dénaturer mes poisons, on décèlera mes jeux d'âmes. Alors tous mes cheveux seront coulés dans la chaux, toutes mes veines mentales, alors on percevra mon bestiaire, et ma mystique sera devenue un chapeau. Alors on verra fumer les jointures des pierres, et d'arborescents bouquets d'yeux mentaux se cristalliseront en glossaires, alors on verra choir des aérolithes de pierre, alors on verra des cordes, alors on comprendra la géométrie sans espaces, et on apprendra ce que c'est que la configuration de l'esprit, et on comprendra comment j'ai perdu l'esprit.

 

 

 

Alors on comprendra pourquoi mon esprit n'est pas là, alors on verra toutes les langues tarir, tous les esprits se dessécher, toutes les langues se racornir, les figures humaines s'aplatiront, se dégonfleront, comme aspirées par des ventouses desséchantes, et cette lubrifiante membrane continuera à flotter dans l'air, cette membrane à deux épaisseurs, à multiples degrés, à un infini de lézardes, cette mélancolique et vitreuse membrane, mais si sensible, si pertinente elle aussi, si capable de se multiplier, de se dédoubler, de se retourner avec son miroitement de lézardes, de sens, de stupéfiants, d'irrigations pénétrantes et vireuses, alors tout ceci sera trouvé bien, et je n'aurai plus besoin de parler.

Antonin Artaud

 

 

 

Par Plaiethore le Samedi 16 septembre 2006
Et bienheureux ceux qui auront eu le coeur à lire le texte dans son intégralité...
Par with-the-light-out le Samedi 16 septembre 2006
*leve la main ... *
Par LeSatyre le Samedi 16 septembre 2006
bravo pour ton blog, continue !

Satyriquement
Par mae le Samedi 16 septembre 2006
j'ai eu le coeur à lire...
et à apprécier.
Par loopie-appleface le Samedi 16 septembre 2006
Et toi, quelques dizaines d'années après, tu les as vus, ses geysers, tu as compris comment il a perdu l'esprit.
Monsieur Artaud, annonciateur de son futur.
Tu en auras été l'outil [?]
Par ad-vitam le Samedi 16 septembre 2006
Il y a un paquet de Porcs sur cOw alors.... et toi Jules tu dois être Pumba ^^.
Par que-vent-emporte le Samedi 16 septembre 2006
1. Terreur et fascination d’enfance :
Une blessure qui porterait au jour ce qu’on ne doit pas voir : l’os dans la plaie, l’organe luisant au fond d’un ventre déchiré, le cerveau sous le crâne ouvert. C’est quelque chose de cet ordre qu’Artaud donne à voir. La face de Méduse. On s’en tire à trop peu de frais en mettant tout cela sur le compte de la folie.

Et en tout cas, ce n’est pas un délire verbal, un engendrement spontané de mots, mais le compte rendu méticuleux, lucide, d’une expérience.

Du même (1937, Les nouvelles révélations de l’Etre) :

« J’ai dit ce que j’ai vu et ce que je crois ; et qui dira que je n’ai pas vu ce que j’ai vu, je lui déchire maintenant la tête.
« Car je suis une irrémissible Brute. (…)
« Ce qui est, je le vois avec certitude. Ce qui n’est pas, je le ferai, si je le dois.
« Voilà longtemps que j’ai senti le Vide, mais que j’ai refusé de me jeter dans le Vide.
J’ai été lâche comme tout ce que je vois.
« Quand j’ai cru que je refusais le monde, je sais maintenant que je refusais le Vide.
« Car je sais que ce monde n’est pas et je sais comment (souligné) il n’est pas.
« Ce dont j’ai souffert jusqu’ici, c’est d’avoir refusé le Vide.
« Le Vide qui était déjà en moi.
« Je sais qu’on a voulu m’éclairer par le Vide et que j’ai refusé de me laisser éclairer.
« Si l’on a fait de moi un bûcher, c’était pour me guérir d’être au monde.
« Et le monde m’a tout enlevé.
« J’ai lutté pour essayer d’exister, pour essayer de consentir aux formes (à toutes les formes) dont la délirante illusion d’être au monde a revêtu la réalité.
Par que-vent-emporte le Samedi 16 septembre 2006
2.« Je ne veux plus être un Illusionné.
« Mort au monde ; à ce qui fait pour tous les autres le monde, tombé enfin, tombé, monté dans ce vide que je refusais, j’ai un corps qui subit le monde, et dégorge la réalité.
« J’ai assez de ce mouvement de lune qui me fait appeler ce que je refuse et refuser ce que j’ai appelé.
« Il faut finir. Il faut enfin trancher avec ce monde qu’un Etre en moi, cet Etre que je ne peux plus appeler, puisque s’il vient je tombe dans le Vide, cet Etre a toujours refusé.
« C’est fait. Je suis vraiment tombé dans le Vide depuis que tout, - de ce qui fait ce monde - , vient d’achever de me désespérer.
« Car on ne sait que l’on n’est plus au monde que quand on voit qu’il vous a bien quitté.
« Morts, les autres ne sont pas séparés : ils tournent encore autour de leurs cadavres.
« Et je sais comment les morts tournent autour de leurs cadavres depuis exactement trente-trois Siècles que mon Double n’a cessé de tourner.
« Or, n’étant plus je vois ce qui est.
« Je me suis vraiment identifié avec cet Etre, cet Etre qui a cessé d’exister.
« Et cet Etre m’a tout révélé.
« Je le savais, mais je ne pouvais pas le dire, et si je peux commencer à le dire, c’est que j’ai quitté la réalité.
« C’est un vrai Désespéré qui vous parle et qui ne connaît le bonheur d’être au monde que maintenant qu’il a quitté ce monde, et qu’il en est absolument séparé.
« Morts, les autres ne sont pas séparés. Ils tournent encore autour de leurs cadavres.
« Je ne suis pas mort, mais je suis séparé. »
Par BullOtine le Samedi 16 septembre 2006
j'ai tout lu (2 fois d'ailleurs :p).Et je dois dire qu'il avait bien raison.un visionnaire jtrouve:p
Par Plaiethore le Samedi 16 septembre 2006
Losque je dis que je flirte avec la folie de cet auteur, ce n'est en rien réducteur pour moi.
La folie d'un artiste est plutôt le symbolisme d'une manière visionnaire d'approcher certains fonctionnement de l'âme, ceux là mêmes qui échappent à la plupart d'entre nous.
J'aurais pu employer également le terme écorchure de l'âme, dans le sens d'ouverture hors norme.
Les mots de Artaud ont effectivement LE SENS que lui-même a bien voulu leurs donner, et si l'on accepte de le suivre, il faut s'attendre à VOIR, à TOUCHER au plus près SA réalité. En adhérant au plus près des ses maux, l'on peut prétendre à COMPRENDRE l'incompréhensible, faire de l'absurdité du vide un entrepôt de découvertes...
Par Plaiethore le Samedi 16 septembre 2006
Voilà, Miss BullOtine vient d'émettre le terme adéquat quasiment en même temps que moi : visionnaire.
Par maud96 le Samedi 16 septembre 2006
VIsion qui semble un peu sombre de ses contemporains chez cet écrivain fulgurant... Dans le même ouvrage de lui, il y a pourtant un signe d'espoir. Quand il écrit :
"Le difficile est de bien trouver sa place et de retrouver la communication avec soi. Le tout est dans une certaine floculation des choses, dans le rassemblement de toute cette pierrerie mentale autour d’un point qui est justement à trouver.
Et voilà, moi, ce que je pense de la pensée:
CERTAINEMENT L’INSPIRATION EXISTE. (les majuscules sont de l'auteur)
Et il y a un point phosphoreux où toute la réalité se retrouve, mais changée, métamorphosée, - et par quoi ? ? - un point de magique utilisation des choses. Et je crois aux aérolithes mentaux, à des cosmogonies individuelles."
J'ai aimé relire ce texte, plus complet.
Et pour répondre à ton com, concernant le jeune meurtrier du collège Dawson, tu sembles avoir deviné juste, si j'en crois cet article d'un quotidien de Montréal, que je n'avais pas lu hier en rédigeant mon article... Ici : http://www.ledevoir.com/2006/09/15/118190.html" onclick="window.open(this.href); return false;">http://www.ledevoir.com/2006/09/15/118190.html
Comme quoi, il ne suffit pas pour un pays tolérant d'accueillir et de naturaliser des familles venues de toute la planère : il faut aussi les accompagner dans une difficile adaptation; car elles restent, malgré l'accueil, déracinées.
Merci de ton com (auxquels d'autres ont adhéré)
Par soft-snow le Samedi 16 septembre 2006
J'appelle ça de la littérature. C'est flou quand on le survole, c'est précis quand on s'y attarde. Ca décrit si bien un état d'esprit que je connais souvent...c'est comme si on était au bord de la folie, comme si on ne pouvait pas exprimer quelque chose de manière explicite sans en salir le récit. Que d'analogies ne fais-je pas...
N'empêche...
Ta découverte littéraire devient l'une des miennes aussi !

:)
Par kuona le Dimanche 17 septembre 2006
je suis une ignoble cochone ! qui se noie dans ses pensées désordonnées et déséquilibrées .
pourquoi donc une "cochonerie" ? je pourrais donner mille réponses hypothétiques...
mais la seule qui m'intéresse pour l'instant, c'est la tienne, erohteialp.
Par Marko.N.A le Dimanche 17 septembre 2006
Plaiethore, laisse un peu les mots pour l'image, fais là cette photo du regard énigmatique que je
la soupèse vis à vis de l'incommensurable abîme d'une conscience animale.
Par Plaiethore le Dimanche 17 septembre 2006
Antonin a affirmé, Artaud a expliqué.
Que serait alors ma propre explication à une affirmation qui n'est pas de moi.
Serait elle éclairante ? Serait-elle suffisante ? Serait-elle humble ?
Non, non et non.
Je suis convaincu d'avoir saisis les mots de l'auteur. Cela me satisfait amplement :)
Par Marko.N.A le Dimanche 17 septembre 2006
merci pour la photo promise et bonne soirée à toi aussi, gentleman de la plume.
Antonin Artaud : je ne suis pas sur d'ingurgiter un bouquin entier, ton article me suffit.
ta zizique est géniale.
Par thegrannysmith le Mercredi 20 septembre 2006
C'est bizarre ... Je suis d'accord avec la notion de visionnaire soit mais bizarre quand même !
Par itwasmadeinquebec le Dimanche 24 septembre 2006
À quand le rôti de porc?
Alors, à ce qu'on comprend, on va tous finir avec une broche qui nous rentre dans le cul et qui nous ressort par la bouche, à tourner sur nous-même au dessus d'un feu, en émettant des crépitements!!
Par dadahprod le Jeudi 28 septembre 2006
Oh oui, tous à la broche !!!
Prenez et mangez en tous, ceci est mon corps, 100% pur porc !
...
Moi aussi, n'espérez pas que je me merde et que je me pette ainsi sans le savoir à penser !
...
Dormez en paix !
Par lumiere-o le Vendredi 6 octobre 2006
Humm...je sais pas quoi en penser mis a part que pour quelqu''un qui se défend de parler avec les beaux mots, il écrit drolement bien!
Par Le Capitaine du cyber-rafiot le Vendredi 29 mai 2009
Votre espace est comme un océan sans fin, de ceux dont on ne revient pas...
Je m'y perds avec délice; je sombre sous l'île Artaud; au moins ce n'est pas la terre ferme.
 

Ajouter un commentaire









Commentaire :








Votre adresse IP sera enregistrée pour des raisons de sécurité.
 

La discussion continue ailleurs...

Pour faire un rétrolien sur cet article :
http://www.plaiethore.com/trackback/1138704

 

<< Morire | 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | Decedere >>

Créer un podcast