Avez-vous un jour, enfant, empoigné une pêche bien mûre et d'un coup un seul enfoncé vos doigts dans la chair fraîche ?
Ce geste est tout sauf anodin. Il est tendre et brutal à la fois. Il est sensuel et un rien diabolique. L'approche est douce, l'acte signe l'impudeur dosée aux points d'impacts.
La pêche intègre était belle à regarder et sa peau dégageait une subtile et suave odeur. L'intrusion digitale permet à présent de sentir la fibre, le froid, de faire couler le jus sucré et de libérer les odeurs plus intimes, plus puissantes et secrètes. Le suc né d'une volonté de faire jaillir le vrai, s'échappe en sauce voluptueuse entre les doigts et l'on se pourlèche et l'on se tâche avec délice.
Oui, ce geste est tout sauf médiocre, puisqu'il introduit, sans séquence prédéfinie, avec toute liberté d'imaginer, le second, celui de se délecter de la substance, de dévorer jusqu'au noyau, tantôt avec tranquillité, tantôt avec avidité.
Oui, mais vous êtes grands maintenant… Transformez alors l'image de la pêche en une rondeur de chair humaine et vous comprendrez dans quel esprit, lascif et tranchant, Pierre Duys a su me plonger à la lecture de son livre « Parfois au bout des routes ».
Extraits choisis (difficilement choisis) de « Parfois au bout des routes » :
« … J'étais surprenant. Le Parthénon. Mes pupilles, des turquoises de Bergame, irradiaient tes interstices. Rappelle-toi le sable, je lapais ton ruisseau, rappelle-toi, tes cuisses en charité, rappelle-toi les percussions.
Nos muscles appareillés, affamés d'asiles, d'équidés, de membranes, moi pilier cosmique, obélisque, tu rugissais. La mer couvait l'orgasme.
Tu restes au large, consolant les abordages, scrutant le moment, souriante et décontenancée, entre abandon et distillation cadencée, où tu pourrais somme toute me sucer.
Mais je parle, je parle. ...»
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« … On ouvrirait les bras, on dévoilerait nos pensées, on serait des fanfares toutes nues au soleil. Elle gueulait dans la salle du bistro qui gloussait. « Je suis une licorne… » Remets-y la même chose, Fût. Je-Suis-U-nE-Lic-cOr-nE. Elle aime ça la garce. Ca la fait toute lyrique. Elle crie aux autres ; Ouhouhou les méchants loups-garous, n'avoir plus rien qu'un cul toooouuuuuuut nu dans la tête, Ouhououuuuu. C'est son trip tous les jeudis. Je comprends que son gars me dise que ma femme est belle et intelligente. La sienne porte son intelligence dans son soutif. Malédiction des louves garou. Pas évident que dans deux ou trois générations sa progéniture soit encore humaine. Ross, c'est un gnou, quand il a bu il sursaute. Moi je sais, elle se marre la louve, pas lui. ...»
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Je ne veux plus croire celui qui chantait que son pays était plat.
Le pays de Pierre Duys est tout sauf plat. La ville d'Anvers est tout sauf linéaire et sans aspérités.
Comment marchez-vous dans votre ville ?
Certains ont les yeux rivés au bitume crotté, le nez dans les nuages poussifs, la bouche cousue par la mauvaise journée de la veille, les mains crispées sur les besoins insatisfaits, les paupières collées par la fatigue des revendications, le nez en autarcie de pâté de maisons et les oreilles telles des écoutilles de sous-marins en perdition des autres humanoïdes en immersion.
D'autres marchent en ayant pour ambition de vivre les rues, les impasses, les boulevards, les quais, les abords de chantiers, les places de marché, les parvis d'églises, de respirer les cris, les coups de gueules, les plaintes et les petites victoires non feintes, de boire les mains, les visages, les corps, les poils, les soupirs, les grimaces et la salive du peuple ; ils marchent en ayant l'envie de remonter aux origines des convictions, de toucher l'historique des idées, de dégringoler les marches de ceux qui ont trébuché, d'escalader les tours de ceux qui veulent dominer et faire chavirer.
Vous manquez de lumière ? Suivez l'éclaireur !
Il vous montrera les fleuves et ruisseaux, les montagnes et les plaines, la géologie urbaine et politique, et puis la faune, un peu de flore, et ce toujours avec poésie, quelque fois avec la violence de celui qui aime approcher l'autre et la lucidité de tel qui volontiers débande la vue. Le bandeau égocentrique à terre, vous pourrez, si vous y croyez par avance, rencontrer alors cette race de dauphins, « Les dauphins ivres », celle qui s‘enivre dans les grottes de béton et danse au fond d'un cratère citadin épicentral.
Extraits choisis (re-difficilement choisis) de « Les dauphins ivres » :
« … Une panthère noire hippie clouée au comptoir se tortille. Survenue il y a six mois du Sénégal, elle rallume la savane soucieuse. Les clients rappliquent et la croisent et n'en croient pas leurs yeux. Il y a ceux qui osent un coup d'œil clandestin et les autres pour qui les torticolis guettent. Elle savoure, la panthère noire, ses interminables jambes montées sur pilotis. Elle ronronne derrière les verres fumés de ses lunettes rouges et insondables. Lèvres clignotantes sous langue de rosée, ses ongles griffent le bois rouge du comptoir rouge. Elle parle rouge, elle rit rouge, la peinture se fissure, ses talons alpestres piétinent ma peau rosissante. Elle drague à mort la mine épanouie du patron. ...»
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« … Ce soir, les gens me paraissent fermés, farouches.
On me prend pour un flic parce que je ne respecte pas les codes, parce que je parle et que je n'ai pas peur. Ne pas se laisser distancer. Ne pas succomber aux panoramas des paranos, ils n'attendent que cela. Il faut convier soi-même l'autre farouchement et se convier à soi-même. Sans cela, on ne suscite que des cérémonies, salutations obliques et propos estropiés. Allègres élans écoulés de biais mêlés de culpabilité, mépris, timidité. Il est essoufflant d'échanger ces phrases convenues avant de pouvoir s'exprimer. Est-ce une indifférence, une rancœur réservée, le constat d'un échec, le mouvement naturel des choses, celui du monde ? ...»
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Un grand merci à Piotrevski, pour m'avoir autorisé à publier quelques extraits de ses bouquins.



