J’ai créé l’homme à mon image, les sept péchés capitaux, ancrés par moi dans son petit cerveau de paille, étant ma palette de couleurs primaires utilisées lors de ma création.
Les mélanges et les déclinaisons colorant mes œuvres sont alors sans limites de temps et d’espace. Les camaïeux du délit originel et de la perversion perpétuelle m’offrent une liberté de cruauté sans frontières pour habiller mes indigents friables ; liberté que mes figurines elles-mêmes entretiennent avec la complaisance d'une terreur approuvée et consentante.
L’on pourrait dire de moi que je ne suis qu’un joueur, qu’un sale môme qui aime à torturer pour le seul plaisir, sans la conscience du bien et du mal… Mais ma vérité est bien plus complexe… ou bien plus simpliste.
En fait ma conscience se teinte à son tour de la fluctuation de celle que mes petits soldats de sel ont de moi.
Je peux casser mes jouets les uns après les autres. Je peux également briser un nombre considérable d’entre eux en une seule fois Je peux prendre mon temps, je peux aussi agir l’espace d’une foudre. Je peux arrêter un moment mon carnage, puis reprendre sans somation aucune, sans alerte préalable. Je peux répéter inlassablement la même méthode ou bien changer brutalement de procédé. C’est ainsi que j’instaure la peur et l’inquiétude permanente. C’est ainsi que j’assoie mon pouvoir absolu sur mes sujets.
Toutes mes créations sont différentes et c’est en façonnant cette notion de dissemblance que j’ai pu installer un jeu macabre au sein même des espèces mourantes ; les combats se déroulent souvent sans que je n’aie la moindre pensée à formuler… Il est vrai que j’ai insufflé dans leurs bronches le souffle de l'aliénation spécique, destructrice et incontrôlée.
Je ne suis appâté par aucun gain. Je ne suis pas un spéculateur. Je laisse ces tares à mes hommes. Je tue, j’égorge, j’affame, je viole, je massacre en silence et avec le sourire ; ils se débrouillent fort bien sans moi à me faire entendre les violons des plaies que j’ai ouvertes.
Je suis un passionné voyez-vous. Je suis un haineux. Je me venge. Je n’ai aucune compassion. Je ne ritualise que ma propre institution.
Car vous savez, pouvoir absolu et contrôle souverain ne me sauvent pas de la solitude et de ma seule voix qui me parle et qui m’ordonne. En fait, j’entends. Je m’entends sans répit. Et je suis devenu fou. Fou à lier, fou à crucifier.
Alors je hais. Alors je crée. Alors je détruis.
Race, âge, sexe, espèce… quelle importance donner à tous ces mots ? Si je décide du caractère indigne ou simplement inutile de mes créations, je n’ai qu’à taper du pied ou du poing sur l’échiquier de ma souffrance d’entité unique.
L’on ose même douter de moi, jusqu’à réfuter la belle idée de ma naissance.
Et cela me rend furieux plus que tout. Je peux alors entrer dans la démence la plus mécanique, la plus rutilante. Je frappe alors en fermant les yeux. Je suis l’aveugle de ma monstruosité. Je deviens insatiable. Et quand cela ne suffit pas à éteindre mon courroux, mes caprices de despote armé jusqu'à l'hostie, je noie, je brûle, j’assèche les décors. Je torture les bêtes, j’anéantis les compagnons de l’homme, je supprime la beauté sauvage. Les arbres hurlent comme les hommes, les autres animaux beuglent l’incompréhension, la servitude. Giclent le sang et la sève de toutes les espèces !
Jusqu’à ce que soit repue ma folie, que les frissons orgasmiques de satisfaction malsaine m’atteignent et que je puisse me lover un instant dans les bras confortables de mon paradis artificiel et artificier.
Je m’endors. Je me repose l’invention psychopathologique.
Puis une fois tranquille, je crée de nouveau, pour détruire encore.
C’est ainsi que je me sustente. Au travers d’un éternel recommencement d’actes divins et adorés, dans l’effroi infini et immortel que les crédules m’offrent sur un crâne d’argent.
Qui d’autre que moi pourrait connaître cette extase de pouvoir et de domination, de possession entière sur la vie et sur la mort ? Qui pourrait mieux savoir l’excitation que procure le sadisme, la férocité, les cris, les supplications de l’humanité ?
Les dangereux humains, les détraqués, les tortureurs, les assassins de l’oxygène terrestre, tous les plus célèbres des tueurs, tous les plus grands dictateurs qui ont ensanglanté leur propre chair hier et encore aujourd’hui et ce jusqu’à toujours, ne sont que de pâles copies de moi-même, des fabrications de ma chaîne.
Ils ne font que partie de mon jeu. Je les ai pourvus - bien que personne ne veuille en prendre lucidité - de castration morale, de programmation sociale, de bridages internes, de valeurs d’attache à leur pairs, de traumatismes primaires, de notion d’une mission à accomplir dans leur fugace et insignifiante existence.
J’ai pris soin de leur faire croire en une liberté d’action, alors que j’ai soudé des barreaux autour de leur addiction de pacotille.
Je n’ai pour seule foi que d’assouvir mes besoins, mes plaisirs.
Je torture avec allégresse, et moi, j’en suis conscient.
Je n’ai jamais été un enfant.
Je suis crasseux et satisfait.
Les destructeurs possèdent nombre de mes travers. Mais la liberté leur échappera éternellement.
Car leur autonomie est assujettie à la croyance qui m’est octroyée avec la plus grande des condescendances envers leur propre destinée, puis grâce aux chefaillons de temples et de dogmes qui oeuvrent pour moi.
Les tueurs de masse ou en série peuvent alors se faire rompre. Personne ne croit en eux et on les éloigne du monde en les anéantissant ou en les enfermant.
Tant que l’on croira en moi et en mes abominations,
je resterai libre.
je resterai libre.
                                                                                                                                                                                                                                Dieu
"On tue un homme : on est un assassin. On en tue des millions : on est un conquérant. On les tue tous : on est un Dieu."
(Jean Rostand / 1894-1977 / Pensées d'un biologiste)

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JERÔME
ou le poulet qui fabriquait
son propre vinaigre



























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"Anti-Christ", by Joël Peter Witkin
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