Mardi 5 décembre 2006

 

 

On m'avait dit : «Il faut absolument que tu viennes la voir ; elle est belle, si belle. Son départ est proche. Tu dois lui dire au revoir. Si elle avait eut le temps de le formuler, elle aurait sûrement fait le vœu ta visite… Viens avec nous. Nous resterons près de toi».


Belle… Départ… Au revoir… Belle… Belle à quoi ?…


Trois jours à faire semblant de vivre, seulement pour moi. Trois jours à tenter d'oublier les autres, leurs appels incessants, leurs paroles doucereuses et stériles, leur bienveillance écoeurante, leur puante inquiétude. Trois jours à mêler les minutes et les heures pour ne former qu'un immonde magma noirâtre d'existence.


Belle… Belle au bois… Suant...


« Emmenez-moi ! », leurs ai-je hurlé dans les oreilles… « Je veux la voir, maintenant. Il ne faut pas qu'il soit trop tard ».


Ils sont venus. Je n'ai même pas attendu. J'aurais pourtant voulu.


J'ai remué ma folle carcasse, je ne sais trop comment.


Je m'étais réveillé le matin comme fondu dans le désir lancinant de sa présence.


Comme un fluide dense. Oui. Je l'avais bien senti. Comme une vibration venue des tréfonds de mon ventre, me poussant inexorablement à la mouvance. Viscérale. Puissante. Sans concession. Sans peur.


Pourquoi d'ailleurs pensaient-ils que j'avais peur ? Peur de qui, de quoi, d'elle ? Les cons. Les ignobles cons sans largesse.


Belle au bois… Au bois souffrant…


Ils m'ont emmené. J'ai fermé les yeux tout le long du voyage. J'ai fermé ma bouche aussi. J'ai bien tenté de boucler toutes issues, mais je n'ai pas réussi. Je suis arrivé à bon port, sain et sauf, sauf le sain.


Les salops. S'ils savaient combien je les déteste, combien j'aimerais les voir disparaître, aspirés à l'intérieur d'un vortex sans terminus. Mais non. Ils m'ont embarqué.


 

« Sleeping beauty » (en négatif), Joyce Tenneson


 

Avant le vrai silence, j'ai exigé le leur. J'ai exigé qu'ils lâchent mes épaules, qu'ils baissent les yeux devant moi, qu'ils m'abandonnent là. Seul. Je veux être seul. Je ne veux plus les voir, ni les sentir. Ce qu'ils peuvent empuantir mon raisonnement. Ils n'ont pas le droit d'être là, eux. Qu'ils cessent donc de respirer s'ils le peuvent. Je ne veux voir qu'elle. Les traîtres.


Belle… Belle au bois… Brûlant…


J'ai du encore crier. Plus fort. Ils ne comprenaient pas les abrutis. J'ai du mettre mes yeux roulants de fou, les assortir aux convulsions de mes membres. La conviction par la terreur… je les ai finalement convaincus. Ils n'ont pas compris, mais ils sont partis. J'ai craché sur les traces de pneus, j'ai inhalé avec férocité les échappées poussiéreuses et j'ai commencé à sourire.


J'arrache maintenant au passé le présent qui se déroule en petits jets, en légères pulsations.


Silence.


Je suis entré.


Silence.


Il fait trop chaud ici.


On me parle. Une face cirée de félon… Il est laid. Je réponds. On se tait, enfin, et on ouvre une porte.

Belle… Belle au bois… Grinçant…


Elle dort encore.


.../...


 

 

Par Margritis le Mardi 5 décembre 2006
Belle ... Belle au bois ... Intriguant ...
Par que-vent-emporte le Mardi 5 décembre 2006
Oblique parole, comme disaient les Anciens, qui passe tout près, mais sur la trajectoire de laquelle, pourtant, je ne suis pas. Je n'en perçois que quelques bribes, comme on voit les fenêtres éclairées d'un train défiler dans la nuit. J'ai bien une idée qui me vient au vent de ce passage, et j'entrevois à nouveau ... ce spectre qui, décidément, ne veut pas me quitter.
Par Paracelsia le Mardi 5 décembre 2006
Etait-elle fascinante?
Par loopie-appleface le Mardi 5 décembre 2006
La belle. Elle me fait penser à 'la mienne'. Ou la sienne, plutot.

Je ferme la porte, tout doucement, avec la main sur l'embrasure, pour faire le moins de bruit possible. Grincer.
Il n'y a que mes dents.

Je suis fière de moi. je crois même que j'ai rougi, devant cet écran, quand j'ai lu. Te faire perdre les mots. Mince. Si c'est pas un des plus beaux compliments, ça.
Par mae le Mardi 5 décembre 2006
je me demande si c'est vraiment la peine, que je commente encore une fois
ce n'est pas parce qu'on à rien à dire qu'il faut le faire savoir, n'est ce pas?
c'est sûrement différent quand on a apprécié mais qu'on ne sait pas comment le dire...
et si suite il y a, je la lirai avec plaisir, mais seule à la fois (...)
Par Marko.N.A le Mardi 5 décembre 2006
Le bel hautbois d'or ment.
Par Plaiethore le Mercredi 6 décembre 2006
Madone, oui, elle l'était, comme dans un conte.
Par maud96 le Jeudi 7 décembre 2006
Elle me laisse songeuse, ta belle... comme elle, je m'en vais dormir, car le froid me prend... Merci de ce joli texte, sybillin...
Par soft-snow le Samedi 9 décembre 2006
Mystérieuse, elle l'est un peu, verra-t-on son visage ou se cantonnera-t-elle a nous présenter inlassablement son âme, son âme revers éternel, envers absolu d'un corps qu'on dédaigne un peu. Belle. J'vois juste une âme qui brille...
Par Arobase le Jeudi 30 août 2007
Quel souffle, cher Plaiethore ! A l'aune de ces textes magnifiques, je comprends mieux le phénomène M., c'est bien de la même veine...
Bien à toi, à vous.


Par Plaiethore le Jeudi 30 août 2007
Chère Arobase, merci d'avoir pris de ton temps pour fouiller dans mes épluchures et de t'être longuement posée sur les belles écorchures. Cela me touche... beaucoup.
Embrasse le titange aux joues caramel pour moi. Te fais de grosses bises et te dis à dimanche :)
Par Arobase le Jeudi 6 septembre 2007
Cher Plaiethore, ce fut avec plaisir, car c'est un réel bonheur de se plonger, que dis-je, de s'immerger dans ces sublimes épluchures. Je les dévore en m'enfumant voluptueusement les poumons ! On deviendrait vite accro... Ayant beaucoup de travail ces temps-ci, je vais donc soigneusement les éviter, mais j'y reviendrai, c'est sûr ! Te fais de grosses bises itou ainsi qu'à M.
 

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