Le sommeil qui suivit mon arrivée chez moi fut de courte durée et non réparateur. Mes songes furent peuplés par les images et les sensations de cette rencontre extraordinaire. Mes pensées par la suite furent elles aussi accaparées par les interrogations. Toutes tâches commencées étaient aussitôt abandonnées. Je tournais en carré. Impossible de me concentrer ne serait-ce qu'une seule minute.
Je devais la revoir. Il fallait que je connaisse le pourquoi de ce mutisme, la cause de cette suspension de vie. Je devais lui parler, elle devait m'entendre. Elle devait me montrer, je devais pouvoir voir…
Le Docteur Millésime ! Mais bien évidement ! J'aurais dû y songer bien plus tôt. Le bon, le généreux docteur, aurait sûrement le don de foncer la couleur des yeux de la créature et de libérer sa parole.
Ma pauvre grand-mère criarde et sautillante n'est plus de ce monde, mais comme elle connaissait bien mon amour éthylique, les trésors de sa cave me furent légués. Je possède depuis une quantité phénoménale de grands crus.
Et la finalité de l'art étant d'être partagée, je décidais de rendre prochaine visite à mon amie en compagnie de notre Docteur Millésime.

« A strange situation », Clarence John Laughlin
Il était quatre heures trente du matin. Mon panier en osier chantait le blues des verres à pied emprisonnés et je ralentissais le pas lorsque j'entendais de suspects hoquets de la dame sanguine.
L'avenue Jean-Antonin Doryphore était toujours dans la brume épaisse du sommeil des enfants, des braves et des idiots.
Pour la seconde fois, je m'approchais de la grotte. Elle m'attendait déjà . Je le savais. Je n'avais aucune crainte à ce sujet. Une délicieuse évidence aux vapeurs enivrantes s'emparait déjà de mon raisonnement.
Arrivé sous équateur de mon amie, je posais mon panier sur le pavé du porche. Les cliquetis du verre endolori eurent un effet immédiat. Ses yeux cessèrent de clignoter et prirent une lueur bleutée plus intense.
J'installais une serviette de fine toile à même le sol, puis je libérais la dame sanguine de sa geôle tressée. Avec presque cérémonie, je posais les deux verres à ses côtés. Le vieux bougeoir et sa cire méchée de l'oncle Saturnin vinrent compléter humblement le tableau.
Je me redressais, la regardais, et d'un ton clair et neutre je l'invitais à se joindre à moi, pour une consultation amicale.
Non, je ne fus pas surpris de la voir déployer ses ailes pour ensuite se mouvoir gracieusement sur la pierre. Non, je ne fus pas surpris d'entendre enfin sa voix sifflante de gamine de ruelles pathétiques.
« T'sais, je veux bien venir boire avec toi », me dit-elle.
Plaiethore

