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« … Ils sont beaux tes yeux. J'y vois comme une couleur de l'enfance. Ch'ais pas… Sers moi à boire ami ! »
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A partir de cette seconde nuit, je n'ai plus compté le nombre de fois, où mon cœur étrangement libre et léger, a guidé mes pas, mon corps sans sommeil et mon âme comme folle vers la créature.
Ce parcours nocturne, je pourrai le faire les yeux bandés. L'avenue Jean-Antonin Doryphore me paraissait comme jonchée de senteurs familières, de vibrations sensorielles, de sons de mémoire. Je ne faisais que suivre mon instinct.
Je réprimais seulement mon envie de hululer une force indescriptible. Les enfants, les braves et les idiots dormaient. Je ne devais pas les réveiller. Pas encore, pas maintenant, pas sans elle.
Le rituel s'était imposé de lui-même. Ma dame sanguine m'accompagnait docilement jusque dans l'ombre de la grotte et la prescription du bon Docteur Millésime était assimilée.
Un temps, je n'ai fait que l'écouter, longuement, inlassablement. Sans poser de questions directrices. Je voulais boire crûment ses mots, sans les estropier, sans les bafouer, sans viol de l'esprit. Déguster sa voix, comme je dégustais mon élixir divin.
La confiance réciproque installée, j'ai pris la parole. Mais ma vie n'a pas empiété sur les mots de mon amie. Non. Un échange. Un simple échange de points de vue. Pour l'instant, c'était celà qui importait. Combien ma pauvre vie d'étranger à la grotte pouvait-elle peser dans la balance de cet échange ? Je ne voulais même pas la quantifier.
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"Femme aux longs cheveux", Man Ray
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Et j'ai bu, et j'ai entendu.
« J'ai brûlé mes yeux pour avoir trop vu, j'ai crevé mes tympans pour avoir trop entendu, j'ai arraché ma peau pour avoir trop senti, j'ai coupé ma gorge pour avoir eu trop envie de hurler. J'ai bandé mon ventre pour avoir désiré l'enfantement.
J'ai vu des miasmes de sang humain, j'ai vu des femmes écartelées, j'ai vu des hommes émasculés. J'ai entendu le cri de la haine, j'ai entendu l'enfant pleurer de martyr, j'ai entendu la douleur du vieux et l'agonie du malade que l'on abandonne. On achève.  J'ai senti l'odeur du caviar qui pourrit, j'ai senti la morve de la honte sur mes mains, j'ai senti la jouissance de celui qui torture. J'ai hurlé à la femme tondue, j'ai hurlé aux ventres enflés et grandiloquents, j'ai hurlé à la putain aux seins trop lourds. J'ai vu. On décapite, on lapide, on mutile, on affame. J'ai entendu. On gigote, on glapie, on s'offusque. On se tait. J'ai senti. Le latex sans cortex. Le godemiché qui remplace l'attribut. L'étalon que l'on éperonne. Le crachat souverain. On achève. On se tait. J'ai hurlé à la débâcle. J'ai hurlé au leurre. J'ai hurlé au refus de l'acte. On se tait. J'ai pleuré sur l'homme qui prépare son affliction en grimant de fards les morts, j'ai pleuré aux âmes qui errent, j'ai pleuré aux existences muettes. On achève. On se tait. J'ai voulu donner les caresses à la radasse, j'ai voulu sucer les radins portant cravate, j'ai voulu rendre le lait à la poitrine avare. On se tait.
Je me suis ébouillantée, j'ai fondu, j'ai lavé mes yeux, je n'ai plus entendu. Je me suis tue. Je me suis emmurée vivante. Je ne suis plus. Je ne vous appartiens plus. J'ai quitté votre monde. Je ne suis plus humaine. Je vous hais. Je m'achève. Je me tais… Je ne parlerai qu'à toi. »
Elle a continué. Elle m'a dit encore et encore, l'inaudible, l'indicible, l'intransmissible. J'ai goûté la mort avec elle. Du bout des lèvres d'abord. Puis, j'ai mordu à pleines dents. L'âcreté du suif mortuaire est encore dans ma bouche.
Et les chattes en chaleur ont cessé de miauler. Il était l'heure.
« Eh l'ami, tu reviens demain ? Il est bon ton vin »
J'ai alors ri. Elle aussi. J'ai senti alors comme le souffle d'une démarche inconsciente.
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Plaiethore

