Jeudi 20 avril 2006

 


 


« … Ils sont beaux tes yeux. J'y vois comme une couleur de l'enfance. Ch'ais pas… Sers moi à boire ami ! »


 


A partir de cette seconde nuit, je n'ai plus compté le nombre de fois, où mon cœur étrangement libre et léger, a guidé mes pas, mon corps sans sommeil et mon âme comme folle vers la créature.


Ce parcours nocturne, je pourrai le faire les yeux bandés. L'avenue Jean-Antonin Doryphore me paraissait comme jonchée de senteurs familières, de vibrations sensorielles, de sons de mémoire. Je ne faisais que suivre mon instinct.


Je réprimais seulement mon envie de hululer une force indescriptible. Les enfants, les braves et les idiots dormaient. Je ne devais pas les réveiller. Pas encore, pas maintenant, pas sans elle.


Le rituel s'était imposé de lui-même. Ma dame sanguine m'accompagnait docilement jusque dans l'ombre de la grotte et la prescription du bon Docteur Millésime était assimilée.


Un temps, je n'ai fait que l'écouter, longuement, inlassablement. Sans poser de questions directrices. Je voulais boire crûment ses mots, sans les estropier, sans les bafouer, sans viol de l'esprit. Déguster sa voix, comme je dégustais mon élixir divin.


La confiance réciproque installée, j'ai pris la parole. Mais ma vie n'a pas empiété sur les mots de mon amie. Non. Un échange. Un simple échange de points de vue. Pour l'instant, c'était celà qui importait. Combien ma pauvre vie d'étranger à la grotte pouvait-elle peser dans la balance de cet échange ? Je ne voulais même pas la quantifier.


 



"Femme aux longs cheveux", Man Ray


 


 


Et j'ai bu, et j'ai entendu.


« J'ai brûlé mes yeux pour avoir trop vu, j'ai crevé mes tympans pour avoir trop entendu, j'ai arraché ma peau pour avoir trop senti, j'ai coupé ma gorge pour avoir eu trop envie de hurler. J'ai bandé mon ventre pour avoir désiré l'enfantement.


J'ai vu des miasmes de sang humain, j'ai vu des femmes écartelées, j'ai vu des hommes émasculés. J'ai entendu le cri de la haine, j'ai entendu l'enfant pleurer de martyr, j'ai entendu la douleur du vieux et l'agonie du malade que l'on abandonne. On achève.  J'ai senti l'odeur du caviar qui pourrit, j'ai senti la morve de la honte sur mes mains, j'ai senti la jouissance de celui qui torture. J'ai hurlé à la femme tondue, j'ai hurlé aux ventres enflés et grandiloquents, j'ai hurlé à la putain aux seins trop lourds. J'ai vu. On décapite, on lapide, on mutile, on affame. J'ai entendu. On gigote, on glapie, on s'offusque. On se tait. J'ai senti. Le latex sans cortex. Le godemiché qui remplace l'attribut. L'étalon que l'on éperonne. Le crachat souverain. On achève. On se tait. J'ai hurlé à la débâcle. J'ai hurlé au leurre. J'ai hurlé au refus de l'acte. On se tait. J'ai pleuré sur l'homme qui prépare son affliction en grimant de fards les morts, j'ai pleuré aux âmes qui errent, j'ai pleuré aux existences muettes. On achève. On se tait. J'ai voulu donner les caresses à la radasse, j'ai voulu sucer les radins portant cravate, j'ai voulu rendre le lait à la poitrine avare. On se tait.


Je me suis ébouillantée, j'ai fondu, j'ai lavé mes yeux, je n'ai plus entendu. Je me suis tue. Je me suis emmurée vivante. Je ne suis plus. Je ne vous appartiens plus. J'ai quitté votre monde. Je ne suis plus humaine. Je vous hais. Je m'achève. Je me tais… Je ne parlerai qu'à toi. »


Elle a continué. Elle m'a dit encore et encore, l'inaudible, l'indicible, l'intransmissible. J'ai goûté la mort avec elle. Du bout des lèvres d'abord. Puis, j'ai mordu à pleines dents. L'âcreté du suif mortuaire est encore dans ma bouche.


Et les chattes en chaleur ont cessé de miauler. Il était l'heure.


« Eh l'ami, tu reviens demain ? Il est bon ton vin »


J'ai alors ri. Elle aussi. J'ai senti alors comme le souffle d'une démarche inconsciente.


 


Plaiethore

Par junkyardheart le Jeudi 20 avril 2006
Tu serais bien avisé de t'essuyer la bouche, crachou
Par Plaiethore le Jeudi 20 avril 2006
Je t'offre un cachou ami Junky ;)
Par vivengkirid le Jeudi 20 avril 2006
Là j'ai une forte envie de hurler au talent et de pleurer à l'indescriptible émotion.
Tu es un magicien. Je ne savais plus que ça existait encore de nos jours.
Par Plaiethore le Jeudi 20 avril 2006
Merci Mademoiselle. Je ne mérite pas.
Par ad-vitam le Jeudi 20 avril 2006
C'est clair qu'il écrit bien le bougre, ça fait zizir.
Et quand est ce qu'on boit un p'tit canon ? Je suis peut être pas encore un chauve qui sourit mais je suis déjà proche d'être autiste.
Par Plaiethore le Jeudi 20 avril 2006
Tu pourrais te faire une petite tonsure, pour me faire plaisir tout de même :]
et un p'tit canon, un beau jour j'espère bien, en plein soleil, sans casquette, sans slip et près d'une fontaine ^^
Par maud96 le Jeudi 20 avril 2006
Vraiment bien écrit... Pour moi, l'esprit n'y était pas, à déguster toutes ces descriptions macabres... mais je me suis laissée prendre par la magie de tes mots... Oui, elle mérite bien d'être vomie par des beaux mots cinglants et crus, l'immonde Camarde...
Par lumiere-o le Vendredi 21 avril 2006
très jolie suite!
des mots crus mais vrai, tellement, horriblement, terriblements vrai!
mais où va l'homme???
Par Plaiethore le Vendredi 21 avril 2006
Dans une grotte :)
Par soft-snow le Vendredi 21 avril 2006
...impressionée ; je comprends maintenant où vont les phrases que j'n'arrive pas à formuler...chez toi !

Et puis oui, bien sûr que j'arbitre...Junkyardheart contre plaiethore...si vous avez des accolytes d'un côté comme de l'autre, signalez les ! Je fonce chez Junkyardheart pour prendre en compte tous les coups...sachant qu'une attaque en article vaut d'autant plus qu'elle est y est subtilement intégrée ; et que la fête commence...! Je reviens ;)
Par Pedro.hors.pampa le Samedi 22 avril 2006
Ouè c'est pas mal. Un peu trop technique pour être à la mode mais pas mal.
Nan je déconne [un peu], C'est génial-grave.
Juste chui re-en-selle pour 2semaine alors passe à l'ocCasion.

"Ce que tu fais ça pète ! toi aussi !"
Par Plaiethore le Samedi 22 avril 2006
Et maintenant tu mets une selle sur le dos de ton chat ! Mais quel esprit es-tu donc ?
Tortionnaire !!!
Par itwasmadeinquebec le Samedi 22 avril 2006
T'inquiètes, nous allons reviendre.. Bientôt^^
Par Plaiethore le Dimanche 23 avril 2006
Mais oui, mais oui ;)
Par lumiere-o le Mercredi 26 avril 2006
ptdr!!!!!hahaha! plaiethore tu changera jamais!! heureusement pour nous!^^
Par loopie-appleface le Mardi 22 août 2006
Je suis... sur les fesses, oui. Pour etre polie et soignée, pour ne pas dire de grossièretés, même si ils les affectionnent. J'admire les mots, le style avec lequel ils dégoulinent. Ailleurs jai pu gouter a ton humour, ici je distingue les contours sombres de ton amour de smots. elle qui décrit la débauche de l'humanité et toi qui la bois des yeux. Rapporter ce dialogue nous donne envie d'aller dans la grotte vide, et de se dire que ce n'était qu'une illusion, une machination sortie tout droit d'n trop plein d'imagination amsi peut etre que ce soir, je doute, peut etre que je me dis que finalement, dans cette grotte que je ne verrais jamais, je pourrais appercevoir aux détours d'une pierre bosselée, cette femme, qui me foutrais dehors d'un regard glacial, n'acceptant que ta visite.
Oui la, maintenant, tout de suite, je doute. Quand on ne peut plus faire la différence entre inspiration et narration, imagination et ralatation... Je m'improvise néologiste car il existe encore des pauvretés mais...
Whaou.
Soupir animal, bestial, de quelqu'un qui lit. Parce que le verbe lire retrouve son sens premier.
Lire ici est un plaisir, Monsieur.
Par mae le Mercredi 13 septembre 2006
j'ai lu l'article à haute voix, et tant pis si depuis ma mère me regarde avec des larmes dans les yeux pensant que sa fille est définitivement folle. j'aime, j'aime. je... rien.
on se fout du je, c'est ce que TU écris qui importe.
Par Mateo-Falcone le Dimanche 12 novembre 2006
tant d'esprit dans ces jolis mots. quel douceur de les accumulés.
 

Ajouter un commentaire









Commentaire :








Votre adresse IP sera enregistrée pour des raisons de sécurité.
 

La discussion continue ailleurs...

Pour faire un rétrolien sur cet article :
http://www.plaiethore.com/trackback/639859

 

<< Morire | 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | Decedere >>

Créer un podcast