- Vous allez rester ici ?
- Je ne sais pas. Au printemps, les touristes vont affluer ; la bienveillance des hommes et des femmes faiblira à proportion du doute que j'aurai fait lever en chacun d'eux - convenons qu'il y a de quoi - et ils ne souhaiteront pas me garder, surtout s'ils découvrent la supercherie d'ici là .
J'aimerais peut-être mieux partir avant.
- Et pour aller où ?
- Peu importe. J'aime traîner d'une gare à l'autre. Ne rien demander, jamais, surtout, parler seulement selon mon envie.
Inventer des situations, des nécessités, des fins. Raconter le vrai, l'inutile, le début. Et tout mélanger. Pour le plaisir.
Par exemple, me lancer à la recherche de quelqu'un d'imaginaire, ou mieux, tenez, annoncer à qui veut l'entendre que je suis sur la piste de Monsieur Tintouin du Bosquet - c'est moi - et demander partout si quelqu'un l'a aperçu.
Vous verrez qu'il se trouverait des gens "très au courant de" pour l'affirmer.
Les gens adorent les histoires, surtout s'ils peuvent y jouer un rôle. Cela les conforte dans leur idée saugrenue que leur existence vaut quelque chose.
Le rôle choisi serait celui du limier de préférence... Le fonctionnel, l'utile avant tout.
D'ailleurs, amusez-vous un jour à chercher le mot "limier" dans le dictionnaire. Vous le trouverez coincé entre limicol : vivant sur la vase des fonds de mer, de lacs et liminaire : placé en tête, qui vient de seuil, tandis que "fuyard", le dernier des derniers F, débouche tout seul comme un con sur un grand espace blanc, juste avant le G des galères et des geôles.

Â
"Préparatifs d'oiseaux", Joan Miro
- Vous manque-t-il quelque chose ?
- Sûrement cet indéfinissable qui ne manque pas à tout le monde, car beaucoup refusent d'admettre l'espace vide ou bien s'en accomodent très bien.
- Et en ce moment précis, vous sentez-vous bien ?
- Très.
- Alors, il faudrait en profiter.
- Profiter ? Et le profit, dans mon cas, se manifesterait comment ? Aveu, repentir, restitution des fonds, rentrée au bercail ?
- Non, au contraire, changer de cap, radicalement.
- Changer, c'est déjà choisir. Je ne vois rien. Je ne sens rien. Choisir en fonction de quoi ?
- De ce qui, en vous, est encore susceptible de s'acclimater, disons... partiellement à un mode de vie.
- Passé l'âge ! Ce sac d'angoisse qui vous empêche toujours de décoller, je ne l'ai jamais traîné de toute ma vie ; je l'ai posé dans le coin d'une cour et je n'ai jamais espéré que quelqu'un viendrait le ramasser à ma place. Même si quelqu'un venait, je ne l'appelerai jamais à l'aide.
- Se taire, c'est se cacher.
- Les enfants fatigués, on les porte.
- Sauf s'ils taisent leur fatigue !
- Je ne serai donc jamais fatigué et je me porterai tout seul.
- ...
- Je vous ai troublé ?
- Oui.
- C'était le but recherché. Je vous laisse à présent réfléchir au pourquoi de ce trouble. Je sais faire la part des choses, trancher dans le faux et montrer le réel, vous non. Moi je cours et vous, vous ne savez que fuir.
                                                                     Plaiethore


Jésus quitta la région de Tyr ; passant par Sidon, il prit la direction du lac de Galilée et alla en plein territoire de la Décapole.
On lui amène un sourd-muet, et on le prie de poser la main sur lui.
Jésus l'emmena à l'écart, loin de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, et, prenant de la salive, lui toucha la langue.
Puis, les yeux levés au ciel, il soupira et lui dit : « Effata ! », c'est-à -dire : « Ouvre-toi ! »
Ses oreilles s'ouvrirent ; aussitôt sa langue se délia, et il parlait correctement.
Alors Jésus leur recommanda de n'en rien dire à personne ; mais plus il le leur recommandait, plus ils le proclamaient.
Très vivement frappés, ils disaient : « Tout ce qu'il fait est admirable : il fait entendre les sourds et parler les muets. »