Samedi soir dernier, que du bonheur : voir enfin UBU ROI joué sur la scène du théâtre national de la cité phocéenne !
A croire que j'attendais instinctivement LES acteurs et LE metteur en scène qui seraient à la hauteur des idées ubuesques d'Alfred Jarry, pour enfin me décider à poser mon séant sur un fauteuil à ressorts et à soubresauts de grands et gras rires.
Je ne citerai pas tous ces formidables acteurs, mais ils font partie de la Compagnie Ezéquiel Garcia-Romeu (Théatre National de Nice), ce dernier étant le fabuleux metteur en scène, qui j'en suis persuadé, aurait pu faire rougir de contentement l' « hénaurme » Alfred, s'il avait pu assister comme moi à cette parodie du théâtre classique, chargée contre le pouvoir en l'incarnation du plus grand des imbéciles : le Père Ubu.
Â

Â
Tous les travers de la volonté de domination des « grands » et des petits se sont retrouvés en condensé grotesque sur les planches, dont la sottise et la grossièreté deviennent les meilleures alliées de la lâcheté, de la convoitise, de la veulerie sans pareille, du caprice, de l'autoritarisme, de l'arbitraire et de la cruauté aveugle.
Nous avons ri, (nous spectateurs, nous sujets, nous conspirateurs, tour à tour, girouettes consentantes) parce que nous nous sommes approchés au plus près du terrifiant et du vrai, de ce qui a été et de ce qui est encore.
Nous avons ri aux éclats quand le magnifique Père Ubu s'est défroqué, nous montrant allègrement son petit mais avide cul pour tranquillement déféquer dans une boîte de conserve, dos tourné à la salle, à son peuple, à en pleurer à contempler la Mère Ubu massacrer des carottes symbolisant tous les personnages opposants à leur insatiable quête, à en secouer nos tripes à voir des marionnettes molles s'entretuant pour mener une guerre qui n'avait de sens que pour roi et reine.
Â

Â
Oui, ce fut mortel et mortellement drôle de constater tout simplement notre statut de lapins tout doux et prêts à se faire arracher la peau comme une simple chaussette que l'on ôte à l'envers et contre tous.
Une fois la pièce jouée, les acteurs ont été rappelés, encore, encore et encore et voyez-vous, c'est dans des moments comme ceux-ci, quand le rire prend le dessus de la monstruosité, que moi je me surprends parfois à penser à …
quelque chose, quelque chose qui ressemblerait à de l'espoir,
mais qui n'en serait pas.
.
Â
(P.S.) Je ne peux résister à poser ici une petite scène… mais évidement, Ubu Roi, comme La Cantatrice Chauve de Ionesco, DOIT se voir jouer.
Les dessins inclus dans article et scène sont tirés de ce lieu et d'ailleurs la pièce entière y est retranscrite. Ne pas se priver des bonnes choses.
A vous de jouer maintenant… Remplacer le fade merde par le despotique MERDRE.
Â
ALFRED JARRY
Ubu Roi, 1888
Ubu Roi est la première pièce d'une trilogie racontant, sur le mode burlesque, les aventures d'un ancien capitaine des dragons, qui, après avoir assassiné le Roi Venceslas, accède au trône d'une Pologne imaginaire. La première représentation de la pièce le 10 décembre 1896 fit scandale, le public se révoltant contre cet excès d'ineptie et de grossièreté.
Â
Â
SCÈNE IV
PÈRE UBU, MÈRE UBU, CAPITAINE BORDURE
Â
PÈRE UBU
Eh bien, capitaine, avez-vous bien dîné ?
Â
CAPITAINE BORDURE
Fort bien, monsieur, sauf la merdre.
Â
PÈRE UBU
Eh ! la merdre n'était pas mauvaise.
Â

Â
MÈRE UBU
Chacun son goût.
Â
PÈRE UBU
Capitaine Bordure, je suis décidé à vous faire duc de Lithuanie.
Â
CAPITAINE BORDURE
Comment, je vous croyais fort gueux, Père Ubu.
Â
PÈRE UBU
Dans quelques jours, si vous voulez, je règne en Pologne.
Â
CAPITAINE BORDURE
Vous allez tuer Venceslas ?
Â
PÈRE UBU
Il n'est pas bête, ce bougre, il a deviné.

Â
CAPITAINE BORDURE
S'il s'agit de tuer Venceslas, j'en suis. Je suis son mortel ennemi et je réponds de mes hommes.
Â
PÈRE UBU, se jetant sur lui pour l'embrasser.
Oh ! Oh ! je vous aime beaucoup, Bordure.
Â
Â
CAPITAINE BORDURE
Eh ! vous empestez, Père Ubu. Vous ne vous lavez donc jamais ?
Â
PÈRE UBU
Rarement.
Â
MÈRE UBU
Jamais !
Â
PÈRE UBU
Je vais te marcher sur les pieds.

MÈRE UBU
Grosse merdre !
PÈRE UBU
Allez, Bordure, j'en ai fini avec vous. Mais par ma chandelle verte, je jure sur la Mère Ubu de vous faire duc de Lithuanie.
MÈRE UBU
Mais...
Â
PÈRE UBU
Tais-toi, ma douce enfant...
(P.S. Le talentueux dessinateur, dont quelques petites planches agrémentent l'article sont de Hanno Baumfelder)
Â


(rabat joie que je suis, mdr !)
Vu ce que tu nous raconte, tu m'étonnes qu'elle a dû faire scandale plus d'un siècle en arrière !
Le plus dur pour le comédien père Ubu, c'est sans doute de déféquer sur commande... hé, c'est un métier que veux-tu^^
La bise, mon dada :)