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La chaleur afflige mes sens.
Dites, avez-vous vu ? Avez-vous entendu ? Avez-vous senti ? Avez-vous touché ?
Dites, avez-vous suivi, épié son corps, l'avez-vous vu devenir silhouette, devenir spectre, devenir point, devenir astre au bout d'une vie ?
Dites, avez-vous écouté sa voix, ses chants, ses crissements de cœur, ses hurlements d'âme ? Croyez-vous aux profondeurs abyssales des rires, aux sirènes en camisole ?
Dites, avez-vous lu la douleur en espérant vous saigner les yeux ?
Dites, avez-vous recueilli ses larmes brûlantes sur votre poitrine ; vous ont-elles ouvert, étripé, haché, éparpillé ? Vous ont-elles rendu invincible comme un philtre de grâce ?
Dites connaissez-vous la drogue la plus douce et la plus infiltrante qui soit ; celle qui tranche les jugulaires, qui s'instille dans le cortex, qui se diffuse dans vos jambes, qui vous ordonne de vous lever, qui vous dicte l'horizon, qui fige la raison et explose le sommeil en particules d'existence ?
Dites, avez-vous souhaité être une plume fragile ancrée dans ses cheveux pour dormir tout prêt de ses songes ? Ses songes… avez-vous compris, disséqué, analysé, absorbé ? Avez-vous pénétré une seule fois ses desseins oniriques ?
Dites, avez-vous bu sa vie lorsqu'elle la laisse se répandre ?
Dites, vous êtes-vous jeté au sol pour y ramper, pour y laper ses pas, pour sucer sa course, pour éponger sa fuite ?

"Mental door", Misha Gordin
Dites, avez-vous cru devenir l'homme le plus croyant de votre trottoir, de votre rue, de votre ville, de votre pays, du monde des morts et de celui des non vivants ?
Dites, avez-vous eu la prétention d'être le seul capable de pouvoir embrasser ses pieds ?
Dites, avez-vous un instant seulement désiré mettre votre langue dans la bouche fielleuse d'un démon, pour pouvoir enfin vous inventer, faible, les lèvres baveuses d'une divinité ?
Dites, seriez-vous capable de dresser un autel, pour y faire brûler l'encens de votre peau arrachée, pour honorer une seule lettre de son nom ?
Non, vous n'avez rien vu, rien entendu, rien senti, rien touché d'elle.
Ou trop peu, ou trop loin, et c'est déjà le néant. Vous êtes ignorants, aveugles, sourds, muets et insensibles de ne pas la connaître.
Car elle n'est pas à vous. Elle est à moi seulement. Et je ne suis pas vous.
Mais je n'ai pas encore tout vu, tout entendu, tout touché de son être qui m'éclaire, autant qu'il souffle sur les chandelles gémissantes.
Je suis son bâton et je vis intensément lorsque je plante dans les gravillons.
Et je suis fort de feindre l'oubli de ses faces englouties et la vision du sommet non encore atteint.
Je suis une puissance, tout autant qu'une faiblesse.
Je suis une naissance, tout autant qu'une agonie de vieillard.
Elle est devenue la chair de ma sculpture. Je serai la couleur sang de sa peinture.
Que l'on m'exhibe nu à la potence de la gloire si je gagne. Que l'on m'incise au sécateur si j'échoue.
La chaleur brise mes os. Je ferme les volets.
Plaiethore
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(et j'aime les photographies de Misha Gordin)